file6nb35k5zb9jz6jix2n4Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, le politologue et sociologue Gilles Kepel resitue dans Terreur dans l’Hexagone (Gallimard, décembre 2015), à la manière d’un puzzle, les mutations de l’idéologie jihadiste en France et dans le monde. Edifiant.


Votre dernier livre s’intitule Terreur dans l’Hexagone. On peut entendre le « dans » de deux manières au moins : la première renvoie à la France comme cible et terrain des opérations ; la seconde au fait que cette terreur est semée par des ennemis intérieurs, pour la plupart français.

En effet, le territoire du jihad, selon Daech, englobe aujourd’hui la France et plus largement l’Europe. Mais le fait est déjà ancien, puisque le geste inaugural de cette inclusion fut la fatwa de l’Imam Khomeyni, le 4 février 1989, qui condamnait à mort le citoyen britannique Salman Rushdie, suite à la publication de son roman Les Versets sataniques. Par ce geste même, Khomeyni incluait l’Europe dans dâr al-islâm, comme lieu où la sharî’a doit s’appliquer. Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est que la plupart de ceux qui passent à l’acte en France sont français. L’expression « être français » ouvre à de nombreuses réflexions, dont la question de la déchéance de la nationalité, qui fait polémique, n’est qu’un des aboutissements. Toujours est-il que ces jeunes jihadistes français sont passés par l’école de la République avant de se mettre au service du jihadisme. Ils sont les enfants de la société française. Ce qui pose problème n’est pas seulement leur adhésion à Daech, ennemi déclaré de la France, c’est aussi ce que cette adhésion révèle de la société française et plus largement de nos sociétés. D’où la nécessité de se demander comment se constituent les failles dans lesquelles ce type de graines prennent racines. Au lieu de s’efforcer de penser le jihadisme et le salafisme dans toute leur complexité, certains chercheurs se contentent d’analyser le phénomène comme une simple «islamisation de la radicalité». Ceux-là sont intellectuellement coupables, car il s’agit là d’un enjeu fondamental pour le devenir non seulement des sociétés française et européenne, mais aussi maghrébines où ce même type de question se pose même si le contexte y est différent.

Il y a donc un enjeu commun aux deux rives de la Méditerranée ?

Invité au mois de février 2016 au Salon du Livre de Casablanca, j’ai été frappé comme jamais auparavant par le continuum qui existe entre l’Europe et cette partie sud de la Méditerranée. Continuum historique bien sûr, puisque la France coloniale dominatrice a donné naissance à une forme d’identité partagée dont nous subissons toujours les effets malgré les indépendances.

A police officer lights a candle at a memorial set in front of La bonne biere cafe, one of the sites of Paris' attacks, on November 17, 2015 in Paris, to pay tribute to victims of the attacks claimed by Islamic State which killed at least 129 people and left more than 350 injured. AFP PHOTO / ADRIEN MORLENT / AFP / ADRIEN MORLENT


Une policière se recueille près du bar « La bonne bière », à Paris, après les attentats du 13 novembre 2015. 


Un de ces effets est ce que j’appelle, dans mon livre, « le ressac rétrocolonial », indispensable pour comprendre le continuum, cette fois géographique, inscrit dans le jihadisme d’aujourd’hui tel que l’a théorisé Abu Mussab Al-Surî.

Un débat très vif vous oppose à des chercheurs, et notamment à Olivier Roy, qui – par peur d’être soupçonnés d’islamophobie - refusent d’analyser la spécificité du jihadisme.

Oui. A l’incapacité de ces chercheurs à lire dans l’original arabe la littérature de propagande salafiste et jihadiste, s’ajoute un interdit idéologique. Il n’est pas question pour eux de « jihadisme » dont le terme même est proscrit. A sa place, viennent deux mots écrans que sont « radicalisation » et « islamophobie ». Le premier est un pseudo-concept attrape-tout qui ne permet pas de penser le phénomène. Des Brigades rouges et d’Action directe à Daech, de la bande à Baader à la bande à Coulibaly, Abaaoud ou Salah Abdeslam, on aurait affaire à la même radicalité, à la couleur près : rouge hier, vert islam aujourd’hui. Si la formule « islamisation de la radicalité » prônée par un Olivier Roy connaît un tel succès, c’est qu’elle conforte la doxa médiatico-politicienne dans son ignorance de la réalité sociale.

Cette dilution du jihadisme dans la radicalisation va de pair avec le tabou de « l’islamophobie » : l’analyse critique du domaine islamique est considérée aujourd’hui, par ces nouveaux inquisiteurs comme haram – « péché et interdit ». En témoigne le procès en sorcellerie qu’ils ont récemment intenté au romancier algérien Kamel Daoud pour son article sur les violences sexuelles à Cologne, lors de la nuit de la Saint-Sylvestre 2015. Cette idéologisation rend aveugle au fait que le jihadisme est une lutte à l’intérieur de l’islam entre différents tendances - Frères musulmans, salafistes, jihadistes - pour détenir l’hégémonie sur le discours. Elle vise à faire taire toute critique interne à l’islam, pose comme donnée absolue une identité religieuse close, et favorise l’interprétation la plus rigoriste dont elle interdit la critique au nom de l’islamophobie.

A propos du titre de votre dernier ouvrage, ne pourrait-on pas dire « Terreur dans la planète et même », pour parodier un titre de Freud, « Terreur dans la civilisation » ?

Je retiens volontiers « Terreur dans la civilisation » car il s’agit bien d’un enjeu de civilisation. Dans mon livre, l’Hexagone est ce que Max Weber nommerait un « idéal-type ». Le cas français représente un type à partir duquel il est possible d’analyser d’autres situations. Sur ce point, il est intéressant de noter que, dans les traductions de mon livre, le mot « Hexagone » n’apparaît pas car il ne fait pas sens dans d’autres langues : il est remplacé par « France » et le sous-titre qui, dans l’original français est « Genèse du jihad français », devient « Genèse du jihad en Europe » ou « Genèse du jihad en Occident ».

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Avec la fatwa émise contre l’écrivain britannique Salman Rushdie en 1989, Khomeyni fait de l’Europe un lieu où la sharî’a doit s’appliquer


Pour rester en France, comment et sur quelles valeurs se sont constitués des quartiers, des territoires perdus de la République, au sein de villes et banlieues ? C’est le cas de Roubaix, Marseille et Lunel que vous avez étudiés avec acuité.

Dans Passion française (2014), j’avais déjà analysé ces espaces enclavés. J’avais souligné alors le rôle optimiste et positif que jouait la présence importante de candidats - plus de 400 - issus de l’immigration, sur les listes électorales des différents scrutins. J’y décrivais aussi la réalité de ces quartiers où je m’étais rendu trois décennies auparavant pour mon livre Les Banlieues de l’islam, paru en 1987. En trente ans, la différence était devenue saisissante. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la prégnance de ce que j’appelle les « marqueurs de l’islamisation », dont l’un des plus emblématiques est la consommation du halal. Celle-ci, promue dans les années 2000 par des entrepreneurs communautaires nés et éduqués en France, entend être une rupture identitaire, et constitue un des effets révélateurs de la salafisation.

Si la formule « islamisation de la radicalité » connaît un tel succès, c’est qu’elle conforte la doxa médiatico-politicienne dans son ignorance de la réalité sociale

En s’adressant aux enfants d’immigrés nés ou devenus français, le mouvement salafiste prône la rupture en valeurs avec la société française. Dans cette perspective, il incite les musulmans à la hijra, à quitter la France, terre d’impiété. Un certain nombre d’entre-eux se rendent en famille au Maghreb et parfois ailleurs en pays d’islam. Mais, les hommes n’y trouvant pas de travail, ils reviennent en France en laissant femme et enfants au bled, reproduisant ainsi la situation de leurs pères qui avaient quitté le pays et la famille pour aller trimer dans les usines, les mines ou les exploitations agricoles françaises.

En analysant la genèse du jihad français, vous soulignez un changement de paradigme entre la stratégie d’Al Qaïda hier et celle de Daech aujourd’hui. Vous avez été le premier, en 2008, à avoir repéré ce changement en découvrant le fameux Appel à la résistance islamique mondiale, d’Abû Musab al-Sûrî. Quelles en sont les caractéristiques ?

La stratégie mise en place par Ben Laden au sein d’Al Qaïda, avec l’aide de Ayman Al-Zawâhirî qui la théorise, est de type pyramidal, sans base sociale véritable. Elle vise l’ennemi lointain et, en particulier, la tête de la mécréance incarnée par les Etats-Unis. D’où l’envoi d’exécutants comme ceux qui ont perpétré les attaques du 11 septembre 2001 à New-York et Washington, qualifiées par Ben Laden de « ghazwatayn moubârakatayn » (attaques bénies). Ces attaques sont un avatar de la lutte menée par l’islam durant sept siècles contre l’empire chrétien de Byzance. Certes, le 11 septembre n’a pas fait tomber les Etats-Unis, pas plus que l’empire byzantin n’est tombé en un jour. Le but recherché par Al Qaïda était aussi de faire apparaître que cet ennemi tout puissant, les Etats-Unis, n’est qu’un colosse aux pieds d’argile et d’en faire un exemple pour les masses musulmanes afin de leur donner le courage de se révolter contre les colosses aux petits pieds que sont leurs dirigeants. Or cette stratégie a échoué : la mobilisation des masses n’a pas eu lieu, les cas de l’Algérie, de l’Egypte et de la Bosnie dans les années 1990 l’illustrent bien. Prenant acte de cet échec, le Syro-Espagnol Abû Mussab Al-Sûrî, anciennement chargé des relations publiques de Ben Laden, publie son Appel à la résistance islamique mondiale qui propose une nouvelle stratégie. Pour abattre les sociétés ennemies, il substitue à l’organisation pyramidale d’Al Qaïda, dépourvue d’implantation sociale, un jihadisme de proximité, partant de la base et non plus du sommet.

C’est ainsi qu’il appelle à la guerre civile en Europe, ventre mou de l’Occident, les éléments de la jeunesse musulmane mal intégrés et révoltés, après les avoir endoctrinés et préparés militairement sur les champs de bataille que sont la Syrie, l’Irak ou la Libye. Par ce biais, s’enclenchera, selon lui, la dislocation de l’Occident, prélude au triomphe planétaire final de l’islamisme. Les attentats de grande ampleur qu’a connus la France en janvier et novembre 2015 sont la mise en acte de cette stratégie. Mais cette hyper-violence, associée aux vidéos insoutenables représentant des décapitations d’« infidèles » mais aussi et surtout de musulmans, sunnites pour nombre d’entre-eux, s’avère contre-productive. Qu’il s’agisse d’Al Qaïda ou de Daech, la violence extrême associée à la sidération des populations visées par leurs attaques, m’apparaît comme une erreur. Elle est plutôt de nature à dissuader les masses musulmanes, mais cela n’empêchera pas bien sûr d’autres attentats.

Le procès en sorcellerie intenté récemment au romancier Kamel Daoud est un exemple du tabou de l’islamophobie

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Le mouvement salafiste prône la rupture en valeurs avec la société française. Il incite les musulmans à la hijra, à quitter la France, terre d’impiété


Plusieurs jeunes jihadistes européens, en France ou en Belgique par exemple, ont un lien avec le Maroc. Semaine après semaine, les services marocains mettent la main sur des cellules de terroristes prêts à commettre des attentats de grande ampleur au royaume chérifien. Comment interprétez-vous cette coïncidence ?

Ce qui est frappant dans les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, c’est la sur-représentation des Marocains ou bi-nationaux franco-marocains, alors que jusque là les Algériens étaient majoritaires. La raison en est, comme l’a confirmé l’arrestation, le 18 mars 2016, de Salah Abdeslam, né de mère marocaine et ami proche du terroriste belgo-marocain Abdelhamid Abaaoud, que la cellule organisatrice des attentats du 13 novembre avait sa base en Belgique, où la population d’origine marocaine est particulièrement importante. Il faut ajouter qu’il existe une proportion non négligeable de Marocains partis faire le jihad en Syrie et en Irak et antérieurement en Afghanistan. Par ailleurs, c’est un fait, le salafisme a beaucoup progressé en Afrique du Nord et donc au Maroc, grâce aux subsides saoudiens : envoi massif de Coran et de manuels de prédication ; financement de mosquées et d’imams, chaînes de télévision satellitaires salafistes… Sans compter que le salafisme diffuse largement, à travers Internet, une représentation de la Fin des temps et du Jugement dernier, avec le sort réservé aux bons et aux méchants, aux forts et aux faibles. Par là, il donne le sentiment d’une rupture beaucoup plus forte et significative avec la situation dans laquelle vit la majorité des musulmans qui peuvent se reconnaître aisément dans un tel discours. De plus, le salafisme prétend transcender toutes les écoles juridiques (madhâhib) y compris le hanbalisme dont il est issu à l’origine ; au Maroc, il entend se substituer au malékisme dominant depuis toujours. Son point d’ancrage doctrinal n’est pas le Coran qui est polysémique et donc propice à l’interprétation ouverte qu’il refuse. Sa référence première ce sont les hadiths, qu’ils soient authentiques (sahîh) ou faibles (da’îf). Il les prend tous en compte et en fait une norme juridique figée pour y trouver la justification à ses actes.

Le Maroc a mis en place depuis plusieurs années déjà une formation contrôlée et organisée de ses imams. A travers ce qu’il est désormais convenu d’appeler sa diplomatie religieuse, il accueille, au sein de l’Institut Mohammed VI de formation des imams, de nombreux Africains et, depuis peu, des Français en vertu d’une déclaration conjointe franco-marocaine signée le 19 septembre 2015. Qu’en pensez-vous ?

Face à un fait religieux qu’ils ont du mal à contrôler, les pouvoirs publics français ont tendance à chercher des solutions ailleurs : en 1979 déjà, en raison de l’absence de fonctionnaires connaissant l’arabe et l’islam, la France avait confié la gestion de la Grande Mosquée de Paris aux autorités algériennes : si la Mosquée est juridiquement indépendante, elle reste religieusement et culturellement liée à l’Algérie, laquelle exerce un droit de regard sur la nomination de son recteur.

Ajoutons que les différentes instances officielles françaises créées pour « gérer » l’islam de France se sont avérées mal calibrées et peu représentatives. De ce fait, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), d’obédience Frères musulmans et où les Marocains sont nombreux, a pris l’ascendant sur ces instances, mais pas de manière durable. Aujourd’hui, avec l’émergence des courants salafiste et jihadiste qui ne sont pas du tout centralisés, l’Etat français est à la peine pour trouver les formules adéquates et il se tourne vers des instances de contrôle extérieures. L’Institut Mohammed VI de formation des imams à Rabat apparaît, dans l’urgence, comme une solution à la déviation terroriste.

Abû Mussab Al-Sûrî appelle à la guerre civile en Europe, ventre mou de l’Occident, les jeunes musulmans mal intégrés et révoltés

A cet égard, il n’est pas indifférent que le roi Mohammed VI ait été reçu au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 par le président François Hollande. Cela n’est pas sans rappeler l’émission de télévision « L’Heure de Vérité » au cours de laquelle Hassan II, en 1989, avait déclaré être intervenu, via son ambassadeur en France, auprès des familles marocaines dont les filles avaient été à l’origine de la « première affaire du voile », se posant ainsi comme interlocuteur incontournable pour résoudre des problèmes internes à la France.

Gilles Kepel anime le séminaire « Violence et dogme » à l’Ecole normale supérieure (Ulm) et enseigne à Sciences Po Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Les derniers sont Terreur dans l’Hexagone (2015) et Passion française (2014), parus chez Gallimard.

 

French historian and writer Pierre Vermeren poses 05 February 2005 in Paris, during the 11th Maghrebian book fare.

Auteur de La France en terre d’islam, Religions et colonisation XIX-XXe siècles, Pierre Vermeren revient  sur l’implication de jihadistes d’origine marocaine dans les attentats et explique leurs spécificités. 


L’actualité récente fait apparaître une proportion importante de jihadistes d’origine marocaine vivant en Belgique. comment l’expliquez-vous ?

Les musulmans de Belgique sont presque exclusivement marocains. Ils sont 500 000, soit 1 habitant de Belgique sur 21. Rifains pour la plupart, ils se sont implantés dans ce pays par vagues, quand les emplois ont manqué dans le nord de la France. La crise du charbon et de l’acier des années 1980 les a plongés dans le chômage et la pauvreté, au moment où s’opérait le regroupement familial, et où arrivaient de nouveaux migrants munis des passeports soudain délivrés par Hassan II. Les Rifains se sont rapprochés des grandes villes (Liège, Anvers, Bruxelles), autour desquelles se sont constituées de véritables « banlieues de l’islam ». Très vite, certaines activités délictueuses ont occupé une partie de la jeunesse née en Belgique, faute d’emplois et du fait des difficultés d’intégration (la Belgique n’a aucun passé colonial au Maghreb, et l’immigration y est assez récente). De plus, les Rifains de Belgique ont échappé à la surveillance de la police française et à celle des services marocains. L’irrédentisme national et religieux des Rifains de Belgique s’est donc exprimé librement, ce qui a attiré des prédicateurs iraniens et saoudiens. Ceux-ci ont
attisé un foyer radicalisé en invitant les jeunes à se « convertir » pour se faire pardonner leurs activités délictueuses, en les montant contre les imams marocains, contre le Commandeur des croyants et les Belges « impies ». Rien qu’à Molenbeek, de très nombreux départs au jihad ont eu lieu en quelques années (dont 85 sont déjà revenus). Déculturés, perdus, radicalisés et exaltés, ces jeunes sont partis se faire massacrer.

Cette immigration marocaine présente-t-elle des spécificités ?

D’abord, il s’agit essentiellement de Rifains. or, ce groupe ethnique et politique vit, outre avec la mémoire d’Abdelkrim, dans le souvenir des traumatismes et des violences extrêmes du 20e siècle : guerre du Rif avec bombardements
éclairage chimiques ; guerre d’Espagne (où les regulares rifains de Franco étaient en première ligne) ; soulèvements de 1958 et 1959 et leurs milliers de morts ; expérience traumatisante de l’indépendance et de la perte des libertés tribales, expérience des migrations (en Algérie coloniale, en France, puis au Bénélux) ; répression et punition du Rif pendant des années par Hassan II ; expérience du trafic de haschisch et des pratiques mafieuses en Europe depuis les années 1980. Cette histoire a entraîné un repli des Rifains sur eux-mêmes et sur leurs valeurs qui s’en sont trouvées exarcerbées : repli sur la famille et le clan, absence totale de confiance envers l’extérieur ; enfermement dans la langue rifaine – du coup parfaitement préservée – ; repli religieux et radicalisation islamiste, etc. Ajoutons que les Belges n’ont rien compris à cette histoire. Pas beaucoup plus que les Français d’ailleurs, le Rif n’ayant été vaincu par eux qu’en 1927. Enfin, la phobie du Makhzen à l’égard de cette région a maintenu ses autorités sécuritaires et religieuses en dehors. Le résultat en est un cocktail très particulier. D’autant que les Rifains sont un peuple méditerranéen au même titre que les Corses ou les Siciliens, que leurs valeurs sont bâties sur le code et les lois de l’honneur, le respect de la parole donnée, l’omerta et le culte du patriarcat, autant de valeurs très efficaces dans les mafias.

Les informations concernant ces jihadistes révèlent qu’ils se livrent aussi au trafic de drogues. pourquoi ?

Pour survivre à la crise économique des années 1980 et nourrir les familles restées dans le Rif réduit à l’état de misère par l’Etat marocain, les Rifains ont exporté la pâte base que les chimistes corses de la French connection, chassés de Marseille, leur ont appris à fabriquer au cours des années 1970. Le haschisch est devenu un produit d’exportation. Il permet de faire vivre (ou survivre) un million de paysans restés dans le Rif plutôt que d’émigrer à Casablanca, et d’entretenir des réseaux mafieux internationaux du Rif jusqu’aux Pays-Bas. L’exportation de milliers de tonnes par an dure depuis près de 40 ans ! Elle est organisée par des familles et des mafias rifaines devenues expertes en business international, en corruption de douanes et de policiers, en armes et en franchissement de frontières, etc.

« Déculturés, perdus, radicalisés et exaltés,  de nombreux jeunes belgo- marocains partent au jihad »

Cet ethnic business rifain a été accepté par tous les Etats concernés : au Maroc parce qu’il faut bien laisser vivre cette région et que cela rapporte beaucoup d’argent ; dans les présides espagnols et en Andalousie, parce que ça créé des activités commerciales et financières considérables ; en Europe occidentale parce qu’il faut bien laisser la jeunesse « s’éclater », et « calmer » les jeunes des « cités » ; en France parce qu’on ne veut surtout pas déstabiliser le Maroc ; enfin partout parce que les douaniers et autres intermédiaires s’enrichissent. Dissidence politique, isolement, pratiques mafieuses et omerta constituent un terreau idéal pour le passage à l’acte jihadiste et pour sa protection au sein de groupes et de familles.



Agrégé d’histoire, Pierre Vermeren a vécu huit ans en Afrique du nord, dont sept au Maroc (1996-2002). Il a écrit une dizaine de livres consacrés au Maghreb, au Maroc et à leur histoire. Le dernier s’intitule La France en terre d’islam, Religions et colonisation XIX-XXe siècles (Paris, Belin, 2016).