Ami lecteur, tu tiens entre les mains un numéro particulier de Dîn wa Dunia. Or, à numéro particulier, éditorial particulier, et c’est à ton serviteur que revient cette lourde mais gratifiante responsabilité. Permets-moi donc de me livrer ici plus que de coutume, de t’entretenir un peu de moi, de nous et de notre métier de journaliste.

Mais avant de te parler à cœur ouvert, il convient d’expliquer ce qui ne saute peut-être pas aux yeux : ceci est la 20e édition de Dîn wa Dunia, un compte rond, un chiffre qui, tout à la fois, fleure la jeunesse, impose sa force et frise la perfection : 20 numéros, 20 mois, 20 ans, 20/20…

J’aime le nombre 20 pour sa charge à la fois héroïque et éphémère, comme l’arrogante réussite des premières manifestations du Mouvement du 20 février et leurs lendemains incertains. J’aime le nombre 20 car il est paritaire et qu’il fait rimer le vin mieux que la faim. Et je l’aimerais deux fois plus si j’étais devin : je serais ce stagiaire habité par la conscience d’un revenant, tous deux tentés par le mirage du Grand soir, mais revenus à de plus sages illusions.

« Le revenant, bien sûr, c’est Ahmed Reda Benchemsi, le journaliste dont les éditos ont bercé mes 20 ans »

Le revenant, bien sûr, c’est Ahmed Reda Benchemsi, le journaliste dont les éditos ont bercé mes 20 ans. Pour ton plus grand plaisir, ami lecteur, il signe dans Dîn wa Dunia, un retour sur la scène médiatique attendu depuis longtemps (lire dossier page 30). ARB grisonnant n’a rien perdu de son mordant mais il a aussi pris de la hauteur. Ses derniers faits d’armes journalistiques, qui avaient pris la forme d’enquêtes publiées dans des médias étrangers, lui avaient valu d’être devenu persona non grata pour une grande partie des décideurs économiques et politiques du royaume. Qu’à cela ne tienne, résidant désormais aux Etats-Unis, ARB est aujourd’hui le principal représentant de l’ONG Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et le Maghreb. Sa voix compte, son propos est documenté et sa plume toujours aussi incisive. Qui sait, peut-être qu’un jour, heureux comme Ulysse après un beau voyage, il s’en retournera plein d’usage et de raison vivre parmi nous le reste de son âge.

En attendant qu’ARB lève le malentendu, le stagiaire, lui, n’a pas peur de se jeter à l’eau (lire témoignage page 24). Il est jeune et veut s’exprimer. Sache, ami lecteur, que le stagiaire est le personnage obligé de tout journal qui se respecte. Dans notre métier, le printemps est souvent sa saison, et il revient à intervalles réguliers telle la brebis à la recherche d’un vert pâturage. Car la réputation sulfureuse qui colle à la profession de journaliste ne semble pas freiner les vocations. Le monde regorge en effet d’aventuriers en herbe à la recherche du petit frisson qui aiguisera leur conscience. Dîn wa Dunia a ainsi eu son lot de stagiaires, à la fois pleins de questions et bardés  de certitudes. Ils sont le reflet tourmenté de notre monde, tellement inquiétants d’insouciance. Ils sont aussi une des raisons d’exister du passeur de culture qu’est Dîn wa Dunia : ériger des ponts entre nos différences, tisser le fil du dialogue entre les religions et, in fine, transmettre le témoin, génération après génération, de la vingtaine révoltée à la cinquantaine assagie.