La Birmanie, pays d’Asie du sud-est continentale niché entre le Bangladesh, la Chine, le Laos et la Thaïlande, abrite l’une des communautés musulmanes les plus persécutées au monde. Déchue de sa citoyenneté birmane, la minorité des Rohingyas est aujourd’hui menacée de disparition. Le moine radical Ashin Wirathu, surnommé le Hitler bouddhiste, serait le nouvel idéologue de cette xénophobie meurtrière. Quels enjeux se cachent derrière cette cabale haineuse ? 

Une fillette rohingya dans un camp de réfugiés près de Kyaukpyu, dans l’est de la Birmanie. / Soe Zeya Tun pour Reuters.

Une fillette rohingya dans un camp de réfugiés près de Kyaukpyu, dans l’est de la Birmanie. / Soe Zeya Tun pour Reuters.

C’est probablement l’une des crises humanitaires les plus complexes du 21ème siècle, tant ses racines ravivent des blessures historiques et soulèvent des enjeux à la fois politiques, ethniques, religieux et économiques. L’avenir des Rohingyas, minorité musulmane arrivée en Birmanie au 19ème siècle, est plus qu’incertain.

Descendants lointains de négociants et de soldats mongols, arabes, turcs et bengalis, les Rohingyas se convertissent à l’islam au 15ème siècle. Après les débuts de l’occupation britannique du territoire birman en 1826, l’administration coloniale, en quête de main d’œuvre bon marché pour ses exploitations agricoles et portuaires, facilite l’immigration des Rohingyas depuis le Bengale oriental. La plupart s’implanteront alors dans l’Etat actuel d’Arakan, sur la côte Ouest birmane, autour du port d’Akyab (actuelle Sittwe). Supplétifs dans l’armée anglaise durant la guerre birmano-britannique (1824-1826), ils seront également alliés des Anglais face aux Birmans et aux Japonais durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Au lendemain de l’indépendance de la Birmanie (1948), ils seront des milliers à payer de leur vie ce qui a été perçu comme une traitrise et une collaboration avec l’ennemi.  Des milliers d’entre eux prendront le chemin de l’exil. Aujourd’hui, on dénombre encore entre 800 000 et 1 300 000 Rohingyas au sein de l’Arakan (dit aussi Rakhine), la plus importante communauté rohingya de la région[1].

En 2012, de violents affrontements dans cet Etat avec la communauté bouddhiste réveillent les démons du passé. C’est le meurtre et le viol prétendus par trois birmans musulmans de Ma Thida Htwe, une jeune bouddhiste dont le corps a été retrouvé poignardé et égorgé près du village de Kyauk Ne Maw, le 28 mai 2012, qui met le feu aux poudres. Sur les réseaux sociaux ainsi que sur de nombreux sites et blogs bouddhistes extrémistes, la communauté des Rohingyas est rapidement soupçonnée d’être derrière cet assassinat, avant même que les autorités judiciaires ne statuent sur l’affaire.

Une implication de la minorité musulmane qui ne sera au final jamais prouvée, mais qui n’empêchera pas la communauté religieuse majoritaire du pays[2] de répondre également par la violence.

Dix jours plus tard, ce sont dix religieux musulmans qui sont lynchés à mort à Tangup, dans l’Etat d’Arakan, par une foule de bouddhistes. Une trentaine d’entre eux sont arrêtés par la police, et du mois de juin à celui d’octobre 2012, selon l’ONU, c’est plus de 200 Rohingyas qui sont tués et 300 000 autres qui sont obligés de fuir la Birmanie vers des Etats voisins tel que le Bangladesh.

Honnis, traités « d’immigrés bengalis illégaux », les Rohingyas subissent l’opprobre d’une rue birmane nourrie par la propagande officielle depuis plus d’un demi-siècle. En effet, c’est en 1962, avec le coup d’Etat contre le gouvernement U Nu et l’arrivée au pouvoir du général Ne Win, que la ségrégation envers les Rohingya revêt un caractère officiel. Mélangeant à la fois socialisme et bouddhisme, la dictature militaire instaurée par Ne Win, basée sur une politique suprématiste bouddhiste, crée une profonde fracture entre les Birmans bouddhistes et leurs concitoyens musulmans. Privés de leurs droits fondamentaux comme le droit de vote ou encore l’accès aux soins, aux études et à certains métiers, les Rohingyas deviennent les boucs-émissaires de la société birmane et des proies de choix pour certains membres du clergé bouddhiste, de l’armée et de l’administration. Beaucoup se voient confisquer leurs biens et leurs terres, réduits à la misère et au travail forcé. Selon la Banque mondiale, près de 80% des Rohingyas vivent dans la pauvreté.

 

Portrait officiel du général Ne Win datant des années 60.

Portrait officiel du général Ne Win datant des années 60.

Ashin Wirathu, le visage de la haine

Les discriminations envers les Rohingyas vont crescendo. Ceux-ci se retrouvent ainsi privés de leur nationalité birmane par la junte militaire à partir de 1982, sous prétexte qu’ils ne font pas partie des 135 ethnies présentes sur le territoire avant 1823, date de l’arrivée des colons britanniques. Désormais apatrides, considérés comme des étrangers indésirables, beaucoup n’ont d’autres choix que de fuir une Birmanie à l’atmosphère empreinte de haine et d’animosité, ce même pays qui les a vus naître et grandir, eux, ainsi que leurs ancêtres depuis près de deux siècles. Ceux qui n’ont pas réussi à quitter le territoire birman, essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées, sont parqués dans des baraquements insalubres à travers l’Arakan.  Ils seraient 160 000 à y subsister selon Amnesty International.

Une déferlante de violence, de ségrégation et d’ostracisme dénoncée depuis plusieurs années déjà par de nombreuses ONG dont Human Rights Watch et qui aurait fait au total des dizaines de milliers de morts[3].

Des exactions encouragées par les prêches d’un certain Ashin Wirathu, moine extrémiste bouddhiste à la tête du mouvement nationaliste islamophobe 969[4], créé en 1999 par Kyaw Lwin. Surnommé le Hitler bouddhiste ou le Ben Laden birman, ce prédicateur de 48 ans qui dirige le monastère de Ma Soe Yein à Mandalay, la principale ville du nord du pays, a fait de « la protection de l’identité bouddhiste » son combat quotidien. Condamné à 25 ans de prison en 2003 pour incitation à la haine et amnistié 9 ans plus tard, Ashin Wirathu n’a rien perdu de sa virulence et continue de prôner la marginalisation des Rohingyas et le boycott de leurs commerces afin de « protéger la race et la religion face à l’invasion des musulmans », qui ne représentent pourtant que 4% de la population. Sa première victoire idéologique est remportée en décembre 2014, lorsque le parlement birman, sous l’influence d’une coalition de bonzes radicaux regroupés sous la bannière de Ma Ba Tha (Comité pour la protection de la race, de la religion et de la croyance) dont Ashin Wirathu est le leader, vote des lois controversées. Des textes qui interdisent la polygamie, restreignent les conversions à l’islam, limitent les mariages mixtes et contrôlent les naissances au sein de la communauté musulmane.

Visage de la haine pour certains, meilleur garant de l’identité nationale bouddhiste pour d’autres, le très influent Wirathu profite de son statut de bonze pour propager une haine anti-rohingyas qui se veut « bienveillante » envers son peuple : « Mon but est de protéger les miens de ces barbares, de ces métèques qui épousent des femmes bouddhistes et qui les obligent par la suite à avoir plein d’enfants dans le but d’accroitre leur nombre et de nous dominer un jour. (…) Un grand nombre d’entre elles sont déjà venues se plaindre auprès de moi pour me dire qu’elles n’étaient pas heureuses et qu’elles regrettaient d’avoir épousé des musulmans. Nous devons continuer à nous battre pour empêcher cela, empêcher que notre sang et notre race se mêlent à ceux de nos ennemis. (…) Vous savez, les musulmans, c’est comme la carpe africaine. Ils se reproduisent rapidement, sont très violents et se mangent entre eux. Même s’ils sont une minorité en Birmanie, nous souffrons du fardeau qu’ils représentent pour nous », déclarait ainsi l’intéressé en 2013 dans une interview pour le site d’information américain GlobalPost. Et d’ajouter : « Ne vous méprenez pas, je suis quelqu’un de très pacifiste. Je déteste la violence ». Mais mis à part la haine ethnique ou religieuse, l’hostilité du moine envers cette minorité est également liée à son poids dans l’économie birmane. Persuadé que les musulmans détiennent les commerces les plus importants du pays, Wirathu accuse les Rohingyas de s’enrichir malhonnêtement et d’utiliser l’argent ainsi gagné pour acheter des femmes bouddhistes et d’en user et abuser comme bon leur semble.

 

Le monde découvre le visage du moine extrémiste Ashin Wirathu à travers la Une du Time magazine, datant du 1er juillet 2013.

Le monde découvre le visage du moine extrémiste Ashin Wirathu à travers la Une du Time magazine, datant du 1er juillet 2013.

Naypyidaw, entre répression et négation

Mais revers de cette médiatisation internationale, le 23 mai 2017, trois jours après la présentation au Festival de Cannes du documentaire Le Vénérable W. du réalisateur suisse Barbet Schroeder, consacré à Ashin Wirathu, l’organisation Ma Ba Tha est interdite en Birmanie. D’autres observateurs lient cette prohibition à la visite d’Aung San Suu Kyi au Vatican au début du même mois et l’établissement de relations diplomatiques entre Naypyidaw et le Saint-Siège. La prix Nobel de la paix 1991[5], conseillère spéciale de l’Etat birman et ministre des Affaires étrangères tente-t-elle de montrer sa bonne foi, après les virulentes critiques sur son mutisme quant au drame des Rohingyas et sa négation de tout nettoyage ethnique ?

La proscription de Ma Ba Tha vient s’ajouter à l’interdiction de sermon pour une durée d’un an, imposée le 9 mars dernier au leader du mouvement extrémiste par le conseil des grands maîtres du Sangha Maha Nayaka. Le haut clergé bouddhiste avait en effet fini par sortir de son apathie après la sympathie affichée d’Ashin Wirathu pour les meurtriers supposés de Ko Ni, un avocat musulman et conseiller juridique de la LND, assassiné le 29 janvier 2017 à Rangoon. Quoiqu’il en soit, ces revers politiques n’arrêteront pas pour autant la cabale anti-rohingyas du bonze-star qui créé, 5 jours après la dissolution de Ma Ba Tha, une nouvelle association ultranationaliste pour contourner la censure de la hiérarchie bouddhiste, baptisée « Fondation philanthropique Bouddha Dhamma ».

En attendant des poursuites judiciaires à l’encontre d’Ashin Wirathu, réclamées par de nombreuses ONG internationales, la persécution contre la minorité musulmane de Birmanie se poursuit, y compris par l’armée, qui détient toujours un grand pouvoir politique en dépit de la transition démocratique. Entre octobre et février 2017, au lendemain d’une attaque de trois postes frontaliers dans l’Arakan attribuée à une milice armée islamiste (Harakah al-Yaqin), une offensive militaire de grande ampleur jette 74 000 Rohingyas sur le chemin de l’exil vers le Bangladesh, où ils sont aujourd’hui 500 000 à vivre dans des camps de fortune provisoires. Un pays dont beaucoup sont originaires, mais qui ne leur reconnaît pas aujourd’hui le statut de réfugiés. Alors que l’ONU, Human Rights Watch et d’autres organisations internationales continuent de réclamer à Naypyidaw une enquête indépendante sur d’éventuels « crimes de guerre » (exécutions sommaires, tortures, viols en réunion, spoliations, pillages, incendies de villages, etc.) et « crimes contre l’humanité », ceux parmi les Rohingyas qui parviennent à s’extraire des camps bangladais pour la Thaïlande ou la Malaisie subissent dans leur exode moult abus de la part des passeurs : vols, maltraitances physiques, rapts avec demande de rançon, traite humaine ou encore vente  comme esclaves dans les pays de destination.

Apatrides, les Rohingyas ne peuvent même pas aspirer au statut de réfugié quel que soit le pays dans lequel ils essaient de trouver refuge. C’est dire si l’errance de ces Roms d’Extrême-Orient est loin d’être terminée.

Myanmar

boatpeople

 

[1] Les autres communautés rohingyas sont réparties entre la Thaïlande, le Bangladesh, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et la Malaisie.

[2] La religion dominante en Birmanie est le bouddhisme, pratiqué par près de 90% de la population, contre 5% environ pour le christianisme et 4% pour l’islam. Les autres confessions (hindouisme et animisme), représentent quant à elles 1% de la population totale.

[3]Aucune donnée officielle n’existe à ce jour sur le nombre exact de Rohingyas tués avant les évènements de 2012.

[4]Ces trois chiffres représentent les 24 attributs des trois joyaux du bouddhisme : les 9 attributs du Bouddha, les 6 du Dharma et les 9 du Sangha. Le mouvement 969 est considéré comme la matrice idéologique de l’organisation bouddhiste extrémiste Ma Ba Tha (Comité pour la protection de la race et de la religion).

[5] Aung San Suu Kyi, secrétaire générale de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), ancienne opposante à la junte militaire, a été assignée à résidence de 1990 à 2010.  Son parti remporte les élections présidentielles et législatives en 2015 mais son époux étant étranger, elle ne peut devenir présidente de la Birmanie. Néanmoins, sa position est celle d’un chef de gouvernement de facto.