Il y a exactement un siècle, en février 1917, alors que l’Europe réglait ses comptes à coups de canon, le dernier tsar abdiquait, signant la fin de l’Empire russe. Au lendemain du premier conflit mondial, la France et le Royaume-Uni sont sur le toit du monde. Ces deux nations industrielles, deux peuples souverains, visages bienveillants d’une modernité à partager, sont aussi à la tête de deux empires coloniaux. Le monde est un gâteau assez gros pour qu’ils se le partagent en bonne intelligence, un peu comme l’avaient fait le Portugal et l’Espagne, quelques siècles auparavant, en se répartissant le Nouveau monde lors du traité de Tordesillas. Mais le triomphe franco-britannique de 1918 sera de courte durée. Mussolini croit faire revivre l’empire romain, Hitler, lui, proclame un troisième Reich. Le Duce et le Führer se révèlent finalement bien mauvais guides et leurs rêves d’empires se fracassent avec eux. Leur chute entraîne celle du Japon, cet empire insulaire qui s’est laissé griser par le succès de la révolution Meiji et s’est lancé à l’assaut de l’Asie.

« Dans la fantasmagorie de Trump est solidement ancrée l’idée qu’un pays se gère comme une entreprise »

Ce sont deux géants, URSS et États-Unis, qui émergent du chaos de la Seconde Guerre mondiale et leur rivalité alimente la chronique de la guerre froide. Mais quand approche le nouveau millénaire, il ne reste plus sur la planète qu’un seul empire, et il est d’un genre nouveau. On parle désormais d’impérialisme américain. La panoplie des outils déployés par la nouvelle hyperpuissance est large, elle va du soft au hard power, de la diplomatie culturelle à l’intervention armée. Mais c’est un système qui repose sur la domination par les États-Unis du système monétaire et financier mondial. Or, cette hégémonie est décorrélée des performances réelles de l’économie américaine, notamment industrielles. Pour la conserver, les États-Unis se sont engagés dans une politique ultra-interventionniste et extrêmement coûteuse qui leur permet de maintenir leur contrôle sur les échanges de pétrole. Mais l’élection de Donald Trump a changé la donne. Pour le nouveau président, il faut rompre avec ce paradigme qui, depuis soixante ans, domine la politique étrangère américaine. Car, dans sa fantasmagorie, est solidement ancrée l’idée qu’un pays se gère comme une entreprise : il faut produire pour vendre et non plus activer la planche à billets pour acheter ; il faut facturer ses interventions à l’extérieur et non plus prétendre mener des guerres humanitaires ; il faut renouer avec un capitalisme protectionniste et ne plus se perdre dans une mondialisation déterritorialisée. La logique de Trump est imparable. Mais le pari est risqué. Après avoir été le symbole d’une mondialisation décomplexée et guerrière, comment les États-Unis peuvent-ils retourner derrière leurs frontières et ériger des murs entre eux et le monde, sans craindre de voir ce même monde tourner sans eux, voire contre eux ? Trump prendra-t-il le risque d’être le fossoyeur du dernier empire, ce géant aux pieds d’argile, dont l’histoire nous dira peut-être qu’il conquit la lune mais échoua à être le gendarme du monde ?