Le Palais Akaaboune vu de l’intérieur, construit au cœur de la Kasbah, sur le point le plus haut de Tanger. Avec ses premiers remparts datant du 13e siècle, la Kasbah a constitué le premier noyau urbain de la ville. / Peter Rodger Images

 

Interpeller les citoyens sur l’espace urbain dans lequel ils évoluent à travers l’art et la culture, c’est le pari que s’est lancé la deuxième édition d’ETRE ICI, un évènement tenu le 4 septembre dernier à Tanger.

Organisé à Tanger par l’association Ssilate, le rendez-vous ETRE ICI est un circuit artistique qui donne à redécouvrir divers hauts lieux d’histoire et de culture, investis par des artistes. Ces derniers y tiennent des spectacles de chant, de chorégraphie, de lectures, ou s’adonnent à des performances de dessin mural. Cette rencontre biannuelle a pour objectif de créer des liens entre l’univers architectural et les activités artistiques, dans l’espace urbain tangérois. Anne Chaplain, membre de l’association Silate, nous explique comment l’initiative a été lancée de manière informelle : « On s’est dit qu’il fallait penser à une manière de faire connaître le patrimoine de Tanger par ses propres habitants et passionnés. Nous avons imaginé une formule inspirée des Journées du patrimoine, qui ont lieu un peu partout dans le monde. Mais nous voulions aussi que ce soit fait d’une façon moins figée ; c’est-à-dire faire le lien entre l’histoire et le présent afin de mettre en avant l’ADN historique et artistique de la ville de Tanger ».

Au programme, six espaces de la ville ont accueilli trente-trois artistes venus d’ici et d’ailleurs. Ils ont investi la Kasbah, le musée de la Mendoubia ou encore le Bazar Franco Ingles. Delphine Mélèse, comédienne et metteur en scène vivant à Tanger, s’est produite pour sa part au Palais Akaaboune de la Kasbah. Elle nous livre son engouement pour de telles rencontres : « C’est magique pour moi de penser une activité artistique qui investit des lieux publics, pour partager au mieux l’émerveillement de tous, devant un spectacle. On oublie nos différences sociales, politiques ou religieuses le temps d’un spectacle, parce qu’on retrouve tous cet émerveillement d’enfant… Ma performance a consisté à joindre des lectures de textes au chant et à la danse. A mon avis, ce procédé illustre au mieux la notion d’ « être ici », c’est-à-dire offrir un spectacle mais faire participer aussi le public, à qui je demande souvent de fermer les yeux et de m’accompagner autrement lors des lectures ». A travers l’évènement, les artistes font donc revivre des lieux historiques, pour proposer un nouveau regard entre passé, présent et futur.

ADN tangérois

Tanger est en effet une ville témoignant du temps qui passe. Après avoir été investie par les Phéniciens au 9e siècle av. J.-C., elle a vécu l’élargissement des empires Carthaginois (4e siècle av. J.-C.) puis Romain (140 ans av. J.-C.). Ses vestiges portent aussi les traces des conquêtes musulmanes, ainsi que des nombreuses batailles menées par l’armée portugaise au 15e siècle pour prendre le contrôle de la ville. Une ville qui s’est développée notamment avec ses nombreux chantiers de fortifications maritimes, jusqu’à son évolution en zone internationale entre 1923 et 1925. C’est ce tissu architectural et social qui a fasciné les écrivains, les peintres, les compositeurs et les artistes des 19e et 20e siècles. Ils ont laissé leurs traces de passage dans la ville, documentées par les descriptions de Paul Bowles, ses compositions musicales avec des artistes locaux, les peintures d’Eugène Delacroix, puis d’Henri Matisse.

Ce bagage historique et culturel reprend vie avec ETRE ICI, pour faire partie du présent et permettre de repenser la ville d’un point de vue artistique, urbain, historique et contemporain à la fois. L’idée se concrétise à partir de 2014, lorsque l’association Ssilate prend l’initiative d’occuper des lieux historiques pour leur redonner de la visibilité, tout en permettant aux artistes d’être plus proches des autres habitants de la ville. « Il s’agit de travailler de façon pluridisciplinaire pour inscrire des activités culturelles dans le maillage urbain et s’ouvrir à tous, nous explique Anne Chaplain. Cela permet de démocratiser et ritualiser la culture, interpeller et sensibiliser sur toutes ces questions. Nous recevons des publics très différents, des enfants, des adultes, des étudiants, des personnes averties à des degrés différents ». ETRE ICI a permis jusque-là la réouverture de quelques sites historiques laissés à l’abandon, donnant l’idée à la ville d’envisager leur éventuelle conversion en musées. Lors de sa toute première édition, le rendez-vous a accueilli 1 500 à 2 000 visiteurs. Une manière de partager les pratiques culturelles des habitants, tout en les aidant à se réapproprier l’espace public en tant que lieu de rencontre et d’échange.