« Gibraltar nous appartient !». C’est ce qu’ont scandé des fans du Leicester City Football Club le 12 avril dernier à Madrid, causant des troubles avant le match de l’UEFA Champions League qui s’est joué avec l’Atlético. Le Brexit a en effet ravivé le contentieux territorial vieux de plus de 300 ans(1) entre Londres et Madrid, alors que l’Union Européenne (UE) a annoncé que l’Espagne pourrait avoir un droit de veto sur le sort de Gibraltar dans le cas d’un accord final sur le départ du Royaume-Uni.

Au-delà de l’ironie du sort pour nombre de partisans du Brexit au Royaume-Uni, loin de se douter que cet acte – censé permettre à leurs yeux un regain de souveraineté – pourrait in fine nuire aux acquis hérités du « British Empire », le dilemme de Gibraltar dépasse la simple boutade entre deux anciennes puissances coloniales. Car aujourd’hui, l’identité des Gibraltariens est multiple, et les enjeux liés à ce petit bout de terre(2) sont de taille.

Parmi les spécificités des habitants du Rocher ? La langue qu’ils parlent, le llanito, un mélange étonnant d’anglais, de castillan, de maltais et d’autres influences. En outre, s’ils se sont exprimés lors d’un premier référendum en 1967 à 99% en faveur d’une souveraineté britannique, puis en 2002 à 98% contre une co-souveraineté avec l’Espagne, ils se sont prononcés à 96% en revanche l’an dernier pour rester au sein de l’UE. Un grand écart qui devient délicat à maintenir. Sur le plan économique, Gibraltar a considérablement bénéficié de l’accès au marché unique européen et de la libre circulation des personnes (7000 travailleurs espagnols s’y rendent chaque jour), sans oublier un système spécifique de faible taxation. Par ailleurs, stratégiquement parlant, le détroit de Gibraltar, lien unique entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée (et l’océan Indien via le canal de Suez), constitue l’un des points de passage maritime les plus importants au monde. Aussi, les tensions ont ainsi pu être telles qu’en 1969, l’Espagne franquiste avait décidé de fermer la frontière terrestre, contraignant habitants et marchandises à transiter par la mer ou les airs. Mais lorsque la jeune démocratie espagnole émet le souhait de rejoindre la Communauté Economique Européenne, le Royaume-Uni pose comme condition la réouverture de la frontière, obtenant gain de cause en 1985. Aujourd’hui, c’est l’Espagne de Mariano Rajoy qui espère tirer profit de sa position de force au sein de l’UE. En réaction, d’aucuns outre-Manche sont allés jusqu’à évoquer le cas de la guerre des Malouines, rappelant qu’il y a 35 ans « une autre femme première ministre » (Margaret Thatcher, ndlr) avait envoyé la flotte britannique en réponse au débarquement d’«une autre nation hispanophone» sur ces îles lointaines de l’Atlantique Sud(3).

Peu de ces esprits échauffés savent sans doute que le nom Gibraltar vient de l’arabe Jabal Tarek, la montagne de Tarek ; une appellation remontant à la conquête, en 711, du sud de la péninsule ibérique par le général Tarek Ibn Ziyad. Venu d’Afrique du Nord, le fin stratège berbère de l’armée omeyyade allait ainsi ouvrir le chapitre d’une Andalousie multiculturelle et prospère. Et peu d’entre eux savent sans doute que des tensions similaires existent en raison des enclaves espagnoles, au Maroc, de Ceuta et Melilla. Mais là, c’est probablement considéré comme une « autre » histoire. A tort.

 

(1)   Le rocher de Gibraltar est une possession britannique d’outre-mer depuis 1713, suite aux traités d’Utrecht entre l’Espagne et la Grande-Bretagne.
(2) La superficie de Gibraltar est de 6.5 km2 pour environ 33 000 habitants.
(3) Guerre des Malouines: conflit territorial ayant opposé du 2 avril au 14 juin 1982 l’Argentine au Royaume-Uni (victorieux) dans les îles Malouines, possession britannique depuis 1833.