Avant de devenir  des images religieuses largement acceptées et diffusées, les icônes ont, durant des siècles, fait l’objet de nombreux débats et controverses. Zoom sur l’origine de ces représentations spécifiques du culte chrétien oriental.

qySaint-Jean Damascène. Ce grand penseur de l’image a élaboré au 8e siècle la théorie de l’icône


I

ssu du judaïsme pour lequel l’image est proscrite, le christianisme se développe dans le monde gréco- romain où fleurit au contraire une profusion de représentations divines. Après les dernières grandes persécutions des chrétiens au tout début du 4e siècle, l’empereur Constantin reconnait, par l’édit de Milan en 313, le droit à l’expression de toutes les religions dans l’empire romain. Caché jusqu’alors et relevant exclusivement de la sphère privée, le culte chrétien s’expose désormais au grand jour. De grandes basiliques sont construites pour abriter des communautés de plus en plus nombreuses encadrées par des évêques qui sont pour la plupart des intellectuels issus de la classe patricienne. Les dépouilles des martyrs sont alors exhumées pour être ré-ensevelies dans les cryptes excavées sous les autels, en sorte de sanctifier le chœur des temples de la nouvelle religion. Mais dans un monde où la représentation des dieux, des demi-dieux, des héros et des vertueux ancêtres occupe une place aussi considérable, c’est spontanément que les fidèles de toutes conditions s’emparent des techniques plastiques pour décorer les parois des églises.

au CommeNCemeNt étaieNt  Les représeNtatioNs païeNNes

Quelques images de cette période ont subsisté dans les catacombes romaines préservées par l’obscurité et par l’oubli. En reprenant les techniques antiques de la fresque ou de la mosaïque, les scènes du premier art chrétien trouvent leur inspiration dans l’Ancien Testament. A côté des personnages prophétiques comme Moïse figurent aussi des symboles chrétiens comme le poisson. Mais l’iconographie paléochrétienne est aussi très marquée par les anciennes figurations des mythes. Ainsi, le porteur d’animal de sacrifice sur les épaules (le moscophore), cher à la statuaire grecque païenne, donne le modèle du « Bon-Pasteur » portant la brebis égarée pour suggérer la mission du Christ ; le bain d’immortalité d’Achille inspire le thème du premier bain de l’enfant Jésus ; les amours récoltant le raisin et le blé rappellent autant la prospérité des campagnes païennes que le pain et le vin de l’eucharistie. Si l’art paléochrétien se fonde sur la culture antique rénovée par les thèmes chrétiens, la croix ou la crucifixion ne sont pas représentées avant le 6e siècle tant la mort ignominieuse de Jésus fait encore horreur aux mentalités de l’antiquité tardive.  Dès que le christianisme atteint les couches intellectuelles du monde gréco-romain, la question de rendre accessible le divin par les sens se trouve posée. Pour Origène au 3e siècle, « Dieu n’est pas fait de matière sensible » et l’image est un produit du paganisme qui détourne d’un Dieu ineffable. Pourtant, dans les canons des premiers conciles œcuméniques du 4e siècle rien ne transpire de la question de la représentation du sacré ni surtout de la discipline que doit faire respecter l’Eglise face à la prolifération des images. La question cruciale de la représentation du fait religieux n’est abordée qu’une seule fois au synode d’Elvire en 306 qui proclame : « Il ne doit pas y avoir de peintures dans les églises car ce que l’on vénère et prie ne doit pas apparaître peint sur les murs ». Cette recommandation révèle surtout que la pratique des images pieuses devait être déjà très répandue. La preuve de la dévotion des images se trouve dans la correspondance entre deux Pères de l’Eglise au milieu du 4e siècle.

« Il ne doit pas y avoir de peintures dans les églises car ce que l’on vénère et prie ne doit pas apparaître peint sur les murs »

Epiphane, évêque de Salamine (Chypre) exprime à Jérôme son effroi de trouver par hasard dans une petite église une image du Christ sur une tenture. « Après avoir vu ce sacrilège que dans une église du Christ, contrairement à l’autorité des Ecritures, était appendue une image humaine, j’ai déchiré cette tenture […] Tu commanderas aussi qu’à l’avenir on ne pende pas ces sortes d’image qui sont incompatibles avec notre religion. » Cette anecdote montre le décalage entre la pratique populaire du christianisme et les conceptions religieuses d’un membre éminent de l’Institution ecclésiale.

2 Photo*


Fresque d’une chambre funéraire des catacombes de Priscilla, Rome, 3e siècle. La défunte, entourée de sa famille éplorée, est couverte d’un voile. Elle est représentée en «orante» (en prière) avec les paumes levées vers le ciel. Le «Bon-Pasteur» occupe le centre de la voûte.


iCoNoCLastes CoNtre iCoNodouLes

La source de cet interdit de la représentation se trouve dans le Décalogue qui commande de « ne point faire de sculpture ni de figure quelconque », ni de se prosterner, ni de rendre un culte aux idoles. Mais une peinture, une mosaïque peuvent- elles être assimilées à une idole sculptée ? En s’étendant au monde gréco-romain, l’interdit de la figuration devait-il obligatoirement être conservé ? L’incarnation du Christ et son existence terrestre ne pouvait-elle pas justifier la représentation de sa nature humaine après sa disparition ? A la fin du 4e siècle, quand la religion chrétienne devient la religion officielle de l’empire romain (391), l’intolérance s’applique désormais aux cultes païens idolâtres. On voit bientôt les idoles et les temples détruits par la fureur de la populace avec parfois l’appui de l’armée. En revanche, aucune position ferme n’est prise en ce qui concerne les images nouvelles dans les églises. En certains endroits elles ont proliféré, ailleurs elles ont été proscrites. Finalement, l’empire romain devenu byzantin s’est divisé entre les iconoclastes (les briseurs d’icônes) et les iconodoules (les adorateurs des icônes). C’est plus tard que la théorie de l’icône et sa justification verront le jour dans le contexte géographique et historique particulier de la Syrie partagée entre les empires byzantin et sassanide. Les avancées et les replis des deux ennemis amènent les communautés chrétiennes orientales à de plus larges autonomies ou à des reprises en main drastiques.

La fabrication des images religieuses ne sera autorisée qu’en 787, mais sous la stricte surveillance des évêques 

A côté de l’orthodoxie constantinopolitaine, certains chrétiens orientaux adoptent les icônes. Les Syriaques justifient cette position par le fait que le Christ aurait envoyé personnellement au roi d’Edesse une image de son visage. C’est du moins ce qu’affirment les manuscrits syriaques du 5e siècle. D’autres chrétiens d’Orient avaient établi une distance vis-à-vis de la représentation. C’est le cas des monophysites qui ne voyaient dans le Christ que sa nature divine, or théologiquement, représenter le Christ, c’est privilégier sa nature humaine. D’une manière générale, les mondes sémitique, caucasien et arabe refusaient les icônes.

que disent les textes ?

«  Le Christ n’a nulle part ordonné  qu’on écrive ne serait-ce la parole la  plus brève. Et néanmoins, son image a été  tracée par les apôtres et conservée jusqu’à  présent. Or ce qui est représenté d’un côté  par de l’encre et du papier, est représenté sur  l’icône par diverses couleurs ou autre matériel.  »  Théodore Studite, 9e siècle, Première Réfutation.
«  Nous appuyant sur les Saintes Ecritures et les Pères,  nous déclarons […] que sera rejetée, écartée et chassée  avec imprécations de la Sainte Eglise toute image faite de  quelque matière que ce soit par l’art maudit des peintres.  Quiconque dans l’avenir osera fabriquer une telle chose, ou  la vénérer, ou l’exposer dans une église ou dans une maison  privée, ou la posséder en secret, sera, s’il est évêque, prêtre ou  diacre déposé; s’il est moine, anathémisé, et tombera sous le coup  des lois du siècle en tant qu’adversaire de Dieu et ennemi des doctrines  transmises par les Pères.  » Décrets du concile de Hiéreia en 754.

L’isLam, Libérateur des ChrétieNs d’orieNt

C’est dans ce contexte intellectuel, politique et militaire que l’islam entre dans le jeu. Profitant des troubles de l’espace syro-mésopotamien, l’islam conquiert un vaste territoire et se présente même en libérateur des chrétiens d’orient face à la férule
dogmatique de Constantinople. Ainsi, Michel le Syrien, Patriarche syriaque d’Antioche rappelle- t-il quelques siècles plus tard que : « Le Dieu des vengeances, voyant la méchanceté des Romains (Byzantins) qui, partout où ils dominaient, pillaient cruellement nos églises et nos monastères, amena la religion des fils d’Ismaël (les Arabes) pour nous délivrer par eux des Romains ». Au 8e siècle, les souverains byzantins prennent le parti des iconoclastes et accusent l’idolâtrie, encouragée par les monastères d’avoir affaibli l’empire dans ces temps troublés, au culte des icônes se mêlaient des pratiques magico-religieuses condamnables aux yeux de l’orthodoxie. En proclamant un iconoclasme rigoureux, les empereurs byzantins ont certainement voulu souder sous une autorité ferme l’ensemble des communautés religieuses de l’empire menacé par l’avancée de l’islam. Sous le règne de l’empereur Léon III puis sous celui de son fils Constantin V, l’iconoclasme devient donc la doctrine officielle de l’empire byzantin et du patriarcat de Constantinople qui convoquent le concile de hiéreia (754) pour interdire les icônes et leur culte. Les décrets du concile décident que : « Nous appuyant sur les Saintes Ecritures et les Pères, nous déclarons que sera rejetée, écartée et chassée avec imprécations de la Sainte Eglise toute image faite de quelque matière que ce soit par l’art maudit des peintres. » La crise s’arrête à la mort de Constantin V et l’empire change à nouveau de ligne religieuse. Le concile de Nicée II (787), convoqué par l’impératrice Irène, annule les décisions prises durant le concile de hiéreia et impose finalement la fabrication et le culte des images religieuses mais sous la stricte surveillance des évêques : « L’art seul est affaire du peintre, tandis que l’ordonnance appartient aux saints Pères ». Si l’iconoclasme est l’expression spontanée des monothéismes, la définition théologique du Christ peut justifier la pratique des icônes et c’est justement dans le contexte de la crise iconoclaste que Jean Damascène (676-749) élabore une puissante réflexion sur le sens théologique de l’icône.

5 Photo*


Mosaïque située sous l’église Saint-Pierre de Rome,

4e siècle. L’aurige guidant le char tient un globe bleu.

Certains historiens y voient le char du dieu Hélios, d’autres

le Christ, d’autres enfin un syncrétisme des deux divinités.


damasCèNe, Le théoriCieN de L’iCôNe

Ce grand intellectuel syrien est un homme de l’intermédiation. Il est issu d’une puissante famille ayant servi les empereurs byzantins puis les califes omeyyades après la conquête de Damas en 635. Syriaque parlant l’arabe et écrivant son œuvre en grec, sa vie nous est surtout connue par une biographie en langue arabe où il est nommé Yahya Mansour ibn Sarjoun (Jean Victor fils de Serge). Il exerce des magistratures financières sous le calife Abdul- Melek au début du 8e siècle puis se retire dans un monastère où il rédige ses Traités contre ceux qui décrient les Saintes Images en réponse aux interdictions de vénérer les icônes. Sachant que « l’Ecriture divine condamne ceux qui adorent des statues », Jean Damascène s’appuie sur le premier concile de Nicée (325), qui définit le Christ comme étant à la fois Dieu et homme pour justifier la possibilité de figurer le divin. En revanche, pour éviter la confusion avec l’idole, le christianisme oriental rejettera la figuration en trois dimension, c’est-à-dire les statues. Jean Damascène précise que « puisque l’Invisible est devenu visible en prenant chair, tu peux exécuter l’image de celui qu’on a vu ». La peinture d’icône est donc le strict équivalent de L’Ecriture car « ce qui est représenté d’un côté par l’encre et du papier, est représenté sur l’icône par diverses couleurs ». D’ailleurs, le terme de grapheus désigne aussi bien le peintre d’icône que le copiste ; comme la plume écrit l’Evangile, le pinceau le désigne. L’art de l’icône réside donc dans un équilibre instable entre le divin et l’humain, entre l’abstraction et le figuratif. L’icône est matière mais doit être regardée comme une transfiguration de la matière, une matière chargée de symboles, une épiphanie. En somme, ce n’est pas le signifiant qui est vénéré mais le signifié, et en cela l’icône diffère fondamentalement de l’idole.



Alain Ducellier, Les Byzantins, Histoire et culture , éd. Point-histoire, 1988. André Grabar, Le Premier Art chrétien (200-395) , éd. Gallimard, 1966 Marie-José Mondzain, Icône, image, économie , éd. du Seuil, 1996.