Chers amis, Nous y sommes. Ceci sera ma cinquième et dernière lettre persane… Cinq c’est bien, c’est un chiffre sacré, comme la main de Fatma. Ici, ce symbole existe mais avec une tout autre signification. iranPar exemple, à Shiraz au sommet de chaque minaret de la mosquée Nasir ol Molk vous pouvez voir deux mains : les cinq doigts de la main représentent les personnes les plus illustres dans l’islam chiite : le prophète Mohammed, son gendre Ali, Fatima (la fille du Prophète et l’épouse d’Ali) et leurs deux fils, Hassan et Hussein. De retour à téhéran je suis désormais logée chez tahere, vous vous rappelez ? C’est la traductrice de l’émission de France 3, « C’est pas sorcier ».
Avec elle, pas de taarof, elle m’a invitée à rester chez elle et sa soeur (aussi diplômée en français) pour mes deux derniers jours dans la capitale et j’ai dit oui ! J’oubliais… vous n’êtes pas encore familier avec le taarof : il s’agit des codes de politesse iraniens. Alors, bien sûr, le plus connu est celui qui consiste à proposer trois fois à son hôte, et l’invité doit en retour décliner les deux premières propositions avant d’accepter la troisième.

DE L’ART DU TAAROUF
Mais le taarof iranien va bien plus loin avec des expressions complètement délirantes pour une oreille occidentale, du style «qu’on me donne en sacrifice pour vous», «que je meure pour toi», «marche sur mes yeux» et bien d’autres.

Il convient de répondre du tac au tac en renchérissant toujours plus, afin de montrer à votre interlocuteur le respect que vous lui portez. Evidemment, en tant qu’étranger vous ne pouvez maîtriser tout ce rituel et parfois il est difficile de savoir ce qui relève du taarof ou ce qui est une invitation sincère (surtout quand il convient de payer au restaurant par exemple). Mais heureusement, les Iraniens qui sont habitués à fréquenter des étrangers tendent à ne pas faire de taarof. Il faut la plupart du temps lutter pour les inviter.  Depuis que je suis arrivée à Shiraz, beaucoup de choses me sont arrivées. Au premier abord, Shiraz, la ville des poètes n’a pas de charme particulier : elle n’a ni l’éclat d’Ispahan, ni le cachet de l’oasis Yazd. le premier jour, je suis allée me promener seule dans les mausolées de Saadi et de Hafez. les Iraniens y viennent en pèlerinage, souvent en couple, puis ils s’abandonnent à la rêverie au milieu de ces grands jardins peuplés de rosiers et d’orangers. iran02 C’est assez touchant de les voir apposer leur main sur la tombe en marbre ou en albâtre et réciter un verset du Coran,
un mélange parfait de l’identité iranienne qui a su marier la poésie persane et l’islam. Hafez est un héros national, ses poèmes sont connus de tous, qu’importe l’âge. Il est difficile de trouver une comparaison dans notre culture. Chaque famille possède un exemplaire du Diwân et il existe même un art divinatoire que l’on nomme le fâl. A chaque moment de doute que vous traversez, il suffit d’ouvrir au hasard le diwân et le ghazal sur lequel vous tomberez vous indiquera la voie à prendre.  Dans le Hafazieh (tombe de Hafez), je me suis fait aborder par un homme, la cinquantaine. Il s’est présenté comme poète et m’a fait écouter sur son portable des enregistrements de ghazals du Diwân avec en fond sonore la bO du film Love Story (j’en conviens, c’était ultra kitsch). Comme il ne parlait pas vraiment anglais il a abandonné assez vite, heureusement.

PLEURER LE MARTYRE DE L’IMAM HUSSEIN
le mercredi suivant, c’était Arbaïn (qui signifie 40, comme le nombre de jours de deuil pour le martyre de l’imam Hussein), un jour spécial pour les Iraniens. la tradition veut que ceux qui n’ont pas la possibilité de se rendre sur le lieu du martyre de Hussein (à Karbala, en Irak), aillent à Shiraz ou dans une des villes où se trouvent le mausolée de l’un des douze imams des chiites. J’ai pris un taxi pour visiter une iran03mosquée située dans le bazar, mais elle était fermée à cause des commémorations. D’ailleurs, toutes les rues étaient fermées à la circulation. C’était impressionnant de voir affluer des centaines de personnes, femmes en tchador et enfants habillés pour l’occasion avec des bandeaux sur le front « Ya Hussein » ou des t-shirts « Ali Asghar » (littéralement « Ali le plus petit », qui fait référence au fils de Hussein, Ali, mort assassiné, alors qu’il n’avait que six mois, aux côtés de son père à Karbala). Des jeunes portaient des grandes bannières et la petite chaîne (zanjir) qui sert à imiter les flagellations. Evidemment, je voulais absolument suivre le mouvement et le taxi s’est arrêté à côté d’un autre taxi pour lui demander s’il parlait anglais.
A l’intérieur, trois Iraniennes et leurs enfants m’ont dit qu’elles allaient au mausolée et du coup je les ai accompagnées (elles parlaient un tout petit peu anglais, assez pour me dire « France beautiful people » et « I love you »). J’ai réussi à passer le premier barrage où un policier barbu avec des Ray Ban et une bague à chaque doigt m’a demandé d’abaisser mon legging car il laissait entrevoir mes chevilles… Petite parenthèse : les hommes iraniens aiment beaucoup les très grosses bagues en argent, les hommes musulmans ne pouvant porter de l’or selon un Hadith. Au second barrage, j’ai du revêtir mon tchador de circonstance et l’Iranienne qui m’accompagnait a dû ôter son rouge à lèvres avec les lingettes à disposition prévues à cet effet. À l’intérieur de la cour et de la mosquée, les gardien(ne)s muni(e)s de leur petit plumeau vérifient qu’aucune mèche de cheveux ne s’échappe des tchadors et le cas échéant vous rappellent à l’ordre. En tant qu’étrangère, j’ai été escortée par les bénévoles anglophones des affaires internationales du mausolée. Ma guide était une fervente croyante et elle m’a expliqué énormément de choses.

FERVEUR DE PÈLERINS
Dans la mosquée, les prières étaient intenses, on levait les bras au ciel en se lamentant : « Ya Hussein, si nous avions été à tes côtés dans ce temps-là, nous ne les aurions jamais laissé te faire cela ».Certains ne le savent iran04 peut-être pas, mais Arbaïn est le pèlerinage le plus important après la Mecque pour les chiites. Cette année, ils étaient 5 millions à se rendre en Irak, à Karbala, où étaient rassemblés presque 20 millions de pèlerins ! Pour des raisons de sécurité, tout est géré par des Iraniens : plusieurs millions de militaires et/ou volontaires escortent les Iraniens et toute la nourriture est envoyée par hélicoptères en Irak. A Shiraz, le mausolée du Shah Cheragh était bondé, j’ai donc attendu un temps avec un groupe de Coréens qui se prenaient en photo avec moi (oui, oui… ) dans le bureau des affaires internationales, où on nous a offert jus et biscuits pour patienter.

IRANIAN KISS
Dans l’après-midi, je me suis rendue à la mosquée Nasir ol Molk où j’ai fait la connaissance de Reza, jeune étudiant en anglais. Nous avons eu une discussion à bâtons rompus sur des sujets très divers. Ses questions m’ont fait penser à celles qui m’avaient été posées lorsque, à Kashan, Mina m’avait emmenée en « guest star » à son cours d’anglais : que penses-tu de l’islam ? Du hijab ? Est-ce vrai que les musulmans ne peuvent pas prier en France ? A l’aise devant cet auditoire, j’avais même lancé que je n’avais pas de religion quand la question fatidique était tombée ; j’avais ajouté que je n’aimais pas les dogmes quels qu’ils iran05 soient mais que j’avais soif de spiritualité et piochais donc dans plusieurs influences, ce à quoi on m’avait répondu : « You are free ». Un juste résumé de ma philosophie ! Reza m’a ensuite invitée à poursuivre la conversation sur les hauteurs de Shiraz, au coucher du soleil. Il voulait savoir comment fonctionnent les relations hommes-femmes en France et m’a questionnée sur l’avortement, les enfants nés hors mariage… Selon lui, le mariage iranien traditionnel où les parents arrangent des « khastegari » (rencontres formelles entre une épouse potentielle et sa famille) a plus de chances de fonctionner qu’un mariage entre deux amoureux qui auraient eu au préalable des relations sexuelles. Ensuite, nous sommes allés boire le thé chez ses parents, et j’ai eu droit à des chaussons tricotés par sa sœur en guise de cadeau, ainsi que de la halva faite par sa maman. Puis nous avons pris la pose pour l’incontournable photo-souvenir. Ce qui est drôle, c’est que Reza, après tout ce discours conservateur, m’a courageusement lancé « You should give me a kiss »
et m’a fait un bisou sur la joue dans la voiture. Ce même Reza qui, au moment où il m’a ramenée à l’hôtel, n’a pas pu serrer la main que je lui tendais car sa maman était avec nous ! Sa maman qui semblait d’ailleurs beaucoup s’amuser de la gêne de son fils. Ce petit épisode m’a rassurée quant à la shizophrénie des hommes iraniens. Je vais m’envoler dans quelques heures et ce que je retiens de ce voyage, c’est la gentillesse des Iraniens, leur ingéniosité pour contourner les règles, leur ouverture sur le monde malgré trente-cinq ans d’embargo, et leur absence d’amertume envers les Occidentaux et les Américains. Certains sont même très (trop?) américanophiles… les Iraniennes au nez refait ou celles qui prétendent l’avoir eu en portant un sparadrap, les sourires et la joie qui éclairent les visages des Iraniens quand on leur dit « Iran is beautiful » vont me manquer…. Dernières bises téhéranaises, Marianneh.