Penseur réformiste, l’universitaire sud-africain Farid Esack, ancien compagnon de route de Nelson Mandela, pose les jalons pour une théologie islamique de la libération. Zoom.

Farid Esack prenant la parole le 20 avril 2015 à l'Université de Johannesbourg, dans le cadre d'une manifestation contre la xénophobie / Photo : http://northcliffmelvilletimes.co.za

Farid Esack prenant la parole le 20 avril 2015 à l’Université de Johannesbourg, dans le cadre d’une manifestation contre la xénophobie / Photo : http://northcliffmelvilletimes.co.za

Farid Esack est toujours méconnu dans le monde francophone, malgré un ouvrage publié en français chez Albin Michel en février 2004, « Coran, mode d’emploi ». Peut-être sa pensée ne correspond-t-elle pas à ce qu’on attend des intellectuels musulmans contemporains… Il se distingue en effet, remarque Rachid Benzine, qui lui consacre un chapitre de son ouvrage « Les nouveaux penseurs de l’islam » (paru la même année chez le même éditeur), des nombreux « penseurs sécularisés tentés de valoriser une foi qui se concentre sur une relation personnelle du croyant avec son Créateur. » Esack est plus engagé et sa vie témoigne d’ailleurs de sa vision éthique.

Militant anti-apartheid

Né en 1959 dans un faubourg du Cap, Farid Esack est d’abord proche du mouvement fondamentaliste quiétiste, Tabligh. Il étudie huit ans au Pakistan, où il décroche un diplôme en droit islamique et théologie. Quand il rentre en Afrique du Sud en 1982, il s’engage contre le régime d’apartheid, alors que de nombreux musulmans sud-africains, moins durement touchés par le racisme que les Noirs et hostiles au marxisme du mouvement antiségrégationniste, s’en tiennent éloignés. Benzine soulève la question qui travaille alors Esack, qui a été choqué de remarquer l’ostracisme dont souffrent les Chrétiens au Pakistan : « La frontière la plus importante serait-elle entre musulmans et non-musulmans, ou entre serviteurs de la justice et complices ou coupables d’injustices ? ». Dans la lutte, la solidarité interreligieuse tient à cœur à Esack. Le Prophète n’a-t-il pas cherché secours auprès de son oncle polythéiste ou d’un roi chrétien ? Après la chute du régime d’apartheid, Nelson Mandela le nomme à la tête du Commissariat national pour l’égalité des sexes. Aujourd’hui, Esack s’illustre toujours comme militant du dialogue œcuménique. Il est aussi connu comme membre actif du mouvement de boycott d’Israël et comme soutien de la lutte contre le sida.

Rebelle, pas « progressiste »

Si on peut le classer dans le vaste rayon des penseurs musulmans « réformistes » (il a même une entrée dans le Dictionnaire des réformateurs musulmans de Malek Chebel), Farid Esack n’abonde pas dans le sens de beaucoup d’entre eux. Au regard de l’intellectuel sud-africain, ces derniers sont le plus souvent peu critiques envers le monde libéral, les grandes puissances occidentales et leurs alliés. Dans un entretien avec le site militant français, Quartiers XXI, paru le 29 juin 2015, Esack soulignait : « Quand il s’agit de musulmans, le mot « progressiste » est utilisé dans le sens : « Comment être compatible avec les valeurs dominantes de la société ? ». Donc j’évite d’utiliser le mot « progressiste » dans le contexte occidental, quand il s’agit d’islam. Dans un contexte politique, je suis heureux de m’approprier le mot « progressiste ». Dans un contexte religieux, je l’évite. Parce que dans un contexte religieux, il sous-entend un musulman vide de sa substance. Un islam qui n’aurait rien à dire au monde, à part : « je vais m’adapter, je vais m’adapter… » ». L’islam de Esack, lui, se veut rebelle, collectif, politique, social. Il célèbre ces prophètes venus « renverser la table ».

Un amoureux du Coran doué de sens critique

Dans Coran, mode d’emploi, Esack se définit comme un « amoureux (du Coran, nldr) doué de sens critique. » Il se permet donc d’avoir une lecture particulière d’un texte dont il dit qu’il est « vivant », de par le dialogue qui s’exerce entre lui et son lecteur. Benzine remarque que plusieurs concepts reviennent dans la lecture que l’intellectuel sud-africain a du Coran. Parmi eux, « al mustad’afoûn fi al ard », les opprimés sur terre. Pour le Farid Esack, le Coran exprime une préférence claire pour les plus modestes, les marginalisés. Une vision commune avec celle de la théologie de la libération chrétienne née en Amérique latine dans les années 1970, terme que l’auteur utilise lui-même. Homme d’action et de lutte, Esack présente aussi sa version du jihâd. Chez lui, précise Rachid Benzine, le jihâd signifie lier action et réflexion. Il est aussi une invitation coranique à se rappeler que « la foi doit être transformatrice de l’existence humaine. » Nous sommes loin de la dépolitisation de l’islam libéral tant vantée ces temps-ci.