Le drame est que cette triste tendance se banalise petit à petit. Le drame est que nous sommes en train de nous habituer progressivement à ces petits « faits divers » ici et là. A Casablanca, à Fès, à Marrakech, à Martil, à Inezgane… Des citoyens s’érigent en gardiens autoproclamés de la morale, dans l’irrespect total de la loi. De manière de plus en plus récurrente, les médias se font l’écho de l’agression sauvage d’une fille qui porte une jupe dans la rue ou un maillot à la plage, du tabassage d’une personne qui a bu ou mangé dehors dans la journée pendant le ramadan, etc. Autant d’actes de violence de citoyens frustrés et enragés qui pensent faire la loi alors qu’ils ne font que nourrir l’Etat de non-droit.

Indépendamment du constat qui fait de nous une société très peu civique (et où la morale est donc davantage un slogan qu’une pratique réelle), il n’est absolument pas du ressort de simples citoyens de faire appliquer la loi, quand bien même ladite loi serait du côté de ce qu’ils prétendent défendre. Il existe un texte de loi qui interdit de rompre publiquement le jeûne pendant le mois de ramadan et un autre qui incrimine l’homosexualité ? Soit (malheureusement) ! Toutefois, et en attendant que ces dispositions du Code pénal soient revues, c’est à l’Etat et seulement à l’Etat de les faire respecter.

Le drame véritable réside, justement, dans le fait que l’Etat ne fait rien pour réprimander ces agressions répétées et répétitives. Et c’est ce laxisme qui risque de légitimer l’attitude des agresseurs, à leurs propres yeux comme aux yeux de ceux qui observent ces événements.

Rappelons-nous le lynchage, au cœur de leur domicile, de deux jeunes hommes « soupçonnés » d’homosexualité. Le tribunal avait alors condamné aussi bien les agresseurs que leurs victimes(1). Cette cour a donné ainsi, quelque part, raison aux assaillants. 

Dans d’autres affaires similaires, l’Etat n’a même pas condamné les agresseurs ; ce qui, en soi, encourage ou du moins ne dissuade pas d’autres individus de multiplier les attaques physiques contre autrui sous couvert de protection des valeurs. 

Il faudrait réapprendre au citoyen que seul l’Etat est habilité à réagir en cas d’infraction. Que le citoyen ait raison ou tort, il ne lui appartient pas de « corriger » ce qui le dérange. Et si l’Etat, à travers ses différentes institutions, ne prend pas ces dérapages au sérieux, il contribuera à installer un désordre qu’il aura ensuite tout le mal du monde à combattre. Mais ne sommes-nous pas, à présent, habitués à ce schéma ? Que ce soit avec l’islamisme, les manifestations de rue ou l’incivisme… Nous attendons toujours que cela explose pour tenter de réparer. Alors qu’il aurait été, à chaque fois, nettement plus sage et plus productif d’anticiper.

(1) L’agression a eu lieu le 9 mars 2016 à Béni Mellal. Le tribunal de 1ère instance de la ville avait condamné l’une des victimes à 4 mois de prison ferme et la seconde à 4 mois avec sursis.  Ils seront finalement libérés sous la pression des organisations de défense des libertés invididuelles.