« A chaque printemps, la Mimouna est célébrée au Maroc selon le calendrier israélite. Cette fête judéo-marocaine marquant la fin du Pessah est synonyme de partage entre voisins juifs et musulmans. »

Trebhou ou tsaâdou ! » C’est ainsi que nos aïeux juifs et musulmans s’échangeaient des vœux de prospérité (trebhou) et de bonheur (tsaâdou) à l’occasion de la Mimouna, une fête où l’on commémore un esprit de partage entre les deux communautés. Au point que les juifs marocains de la diaspora conservent le souvenir d’une convivialité particulière avec les musulmans ce soir-là. Au Maroc, en revanche, de longues décennies de mouvements migratoires ont contribué à rendre cette fête moins visible.

Fabienne Oiknine fait partie de ceux qui la célèbrent encore, comme pour assurer la continuité d’une coexistence qui n’a pas faibli. Elle nous accueille chez elle pour la soirée de la Mimouna, fêtée cette année le samedi (shabbat) 30 avril. Sa famille casablancaise ne rate jamais cette occasion pour se réunir dans l’appartement qu’elle occupe depuis plus de vingt-cinq ans. Pour eux, Mimouna rime avec joie et retrouvailles. «Terbah ! comme disent nos parents », lance chaleureusement Fabienne en nous accueillant sur le palier. Après nous avoir invités à entrer, elle laisse la porte de son appartement grande ouverte. « Je ne me suis pas encore habillée pour la soirée, s’excuse-t-elle d’un air pressé. Et je suis toujours en train de dresser la table. » Fabienne et deux serveuses multiplient les va-et-vient à la cuisine, disposant des plateaux en verre sur une grande table rectangulaire placée dans le hall. Une table présente dans tous les foyers où la Mimouna est célébrée. Fabienne est attentive au moindre détail : « J’attends la sortie du shabbat pour apporter les épis de blé, le beurre, tout ce qui contient de la levure et faire le msemmen. Ce sera vers 21 heures. »

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Le lendemain de la Mimouna, des Marocains de toutes confessions se retrouvent au Musée du judaïsme marocain pour prolonger la fête.


Sur la table recouverte d’une nappe blanche, Fabienne place les couverts ainsi que des gâteaux à la crème et des petits fours aux amandes. Sur un comptoir, elle dispose des carafes de citronnade, des bols de fèves grillées, noix de cajou et pépites blanches. Sur une deuxième table dressée sur la terrasse trônent un grand poisson cru, des bottes d’herbes et cinq œufs. Fabienne précise que « le poisson sert au déjeuner du lendemain de la Mimouna. On le mange avec du pain préparé le jour même à la maison. D’habitude, on dresse tout sur une seule table lors de cette soirée. Mais je préfère séparer les herbes et le poisson des gâteaux. »

Les juifs de la diaspora conservent le souvenir d’une convivialité particulière avec les musulmans ce soir-là

Notre hôte nous indique des plateaux garnis de sucreries aux deux extrémités de la table du hall : « Je les appelle les confitures, parce que ce sont des fruits et des légumes confits. C’est une spécialité que je fais revivre et pour laquelle je reçois de plus en plus de commandes. Je compte bientôt les exporter ! » Les « confitures » qu’évoque Fabienne appartiennent à une tradition judéo-marocaine quasiment disparue, mais qu’elle tente de recréer à l’identique. Elle commence par sécher des poires, des carottes, des figues, des tomates… Ces fruits et légumes, une fois séchés, sont confits au miel et conservés pour les grandes célébrations. Si les nouvelles générations méconnaissent la valeur de cet ingrédient indispensable aux tables des fêtes d’antan, d’autres comme Fabienne le considèrent comme leur madeleine de Proust : « J’ai un lien particulier avec les confitures de mon enfance et de ma jeunesse. Parfois, les femmes à qui je les fais goûter aujourd’hui se remémorent leur fête de mariage, ou une célébration de naissance. Ça fait remonter tellement de souvenirs de famille, raviver des ambiances de joie entre voisins… Il y en a qui en ont les larmes aux yeux. »

Fabienne relate ces expériences qui lui tiennent à cœur au détail près. « Je suis née et j’ai grandi dans le mellah de la médina de Casablanca. Mon père tenait des magasins de couture et de tissus. C’est fascinant comment se déroulait la Mimouna à l’époque, avec les gens que nous recevions. Les visites que vous verrez ce soir sont tellement peu nombreuses par rapport à celles que recevaient mes parents. Entre-temps, il y a eu quelques décès. Mais il y a eu aussi beaucoup de départs de familles juives hors du Maroc… » Fabienne éprouve un vif regret en constatant le désintérêt actuel pour la tradition. « Avant, ces choses faisaient partie du quotidien. Tout le monde connaissait la Mimouna, ses rites et ses préparatifs. Moi, je continue à la fêter avec mon mari et mes enfants, comme j’ai vu mes parents le faire. Mais combien la célèbrent encore dans cet esprit ? C’est comme s’il y avait quelque chose qui s’était brisé dans la société, faisant que les gens se sont désintéressés totalement de la symbolique que revêt la Mimouna. Pourtant, cela fait partie de leur histoire… qu’ils ne connaissent pas ! »

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Fabienne Oiknine dresse la table traditionnelle de la Mimouna.


Bientôt 21 heures. Tout doit être prêt pour accueillir les amis et les proches qui ne tarderont plus à arriver. Fabienne a revêtu sa tenue de fête, une longue tunique traditionnelle orange, ornée de perles et de broderies. La sortie du shabbat provoque un mouvement dense : il faut compléter le dressage de la table par du beurre, de la levure, de la farine et du fromage blanc. Fabienne orne la terrasse d’un bouquet de fleurs, dépose des épis de blé près du poisson, avant d’appeler son fils et sa fille cadette à la cuisine. Dans un grand bol, ils mélangent de la farine et de l’eau pour la préparation du msemmen, au son des youyous et des échanges de vœux. Les premiers invités commencent à affluer.

Un esprit de convivialité

Fabienne les reçoit en attendant que les galettes traditionnelles soient prêtes pour entamer le dîner avec un verre de thé à la menthe. Sa fille aînée arrive à son tour, accompagnée de son époux et d’amis de la famille des deux confessions. « Je viens chaque année de France pour fêter la Mimouna, explique Chalom, le fils de Fabienne, qui poursuit des études en médecine. C’est une belle ambiance, on se réunit en famille. Ces retrouvailles m’intéressent davantage que l’aspect religieux. De plus, c’est ennuyeux de rester à Paris tout seul en période de fêtes. » Autour de la table de la Mimouna, les discussions vont bon train. Des rires fusent régulièrement des petits groupes installés sur les canapés. Tandis que certains prennent l’air en terrasse, d’autres font le tour de la table pour découvrir et goûter les mets qui s’y côtoient. Chalom et son père, eux, se préparent à sortir pour effectuer la tournée rituelle des voisins.

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Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc et ambassadeur itinérant, et Jacques Tolédano, président de la Fondation du patrimoine judéo-marocain, ont pris part à la cérémonie.


Un nouveau venu accompagne une amie de Fabienne, il arrive tout juste de Russie. « Je suis de la communauté juive de Russie, précise-t-il. Ma venue au Maroc a coïncidé avec la Mimouna. On ne l’appelle pas ainsi dans mon pays, mais j’ai le vague souvenir d’un petit cérémonial tenu discrètement à la fin du Pessah. J’ai grandi à l’époque de l’URSS, où les autorités soviétiques interdisaient toute manifestation à caractère religieux. Ce genre de fêtes est donc pour moi lié à des rencontres sobres qu’il fallait tenir en cachette. Ici, je découvre totalement autre chose… »

Une origine marocaine

Pour comprendre la valeur de la Mimouna dans les sociétés où elle est célébrée, un petit retour historique s’impose. Beaucoup la considèrent comme une fête judéo-marocaine. Si les recherches ne permettent pas de dater précisément son origine, il est établi qu’il s’agit d’une fête anciennement ancrée au Maroc, célébrant plusieurs événements clés. En plus de marquer les sept derniers jours du Pessah, qui symbolisent la sortie des juifs d’Egypte et l’oppression des Pharaons, elle évoquerait le renouveau de la nature lié au printemps. D’où l’importance que revêtent les fleurs et autres éléments naturels le soir de la Mimouna.

Haïm Zafrani est le seul chercheur ayant publié des écrits en français sur les origines de la Mimouna. Dans son ouvrage Deux mille ans de vie juive au Maroc, il apporte quelques précisions : « L’orthodoxie rabbinique s’est efforcée de récupérer [le cérémonial de la Mimouna] […] Nous pensons qu’il appartient davantage au paysage socioculturel maghrébin et à l’environnement local immédiat, comme en témoigne la quasi-totalité des manifestations populaires, des rites, des usages et des coutumes qui en marquent la célébration et qui semblent relever d’un folklore autochtone ancien. Cet espace symbiotique où se rencontrent volontiers juifs et musulmans et où s’affirme, d’une certaine manière et en quelques circonstances privilégiées, l’expression d’un destin commun sur une terre qu’ils habitent les uns et les autres… »

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Une troupe d’amateurs de melhoun interprète des pièces de matrouz lors de la célébration de la Mimouna au musée.


Quant à l’appellation de cette fête, plusieurs hypothèses coexistent. La plus crédible est celle qui renvoie à « Maymouna » (bonne fortune). Haïm Zafrani estime que cette définition est celle qui correspond le plus à l’esprit de la Mimouna. « C’est avec les mouvements des familles marocaines de confession juive que la fête s’est fait connaître dans le reste du Maghreb, précise de son côté Zhor Rehihil, directrice du Musée du judaïsme de Casablanca. En Israël, la diaspora marocaine a réussi à l’ancrer dans le paysage culturel, à tel point que c’est devenu une fête semi-nationale. » Aujourd’hui, grâce à la diaspora, la Mimouna est célébrée au Canada et en Amérique latine, alors qu’ici, elle tend à être de moins en moins connue par les plus jeunes. Aussi, chaque année, le Musée du judaïsme marocain organise une rencontre pour l’occasion.

Aujourd’hui, grâce à la diaspora, la Mimouna est aussi célébrée au Canada et en Amérique latine

Le lendemain de la soirée, nous retrouvons Fabienne Oiknine au musée, où elle dresse de nouveau la table, comme le veut la tradition. L’après-midi est animé par un concert musical, où une troupe d’amateurs de melhoun fait revivre une autre tradition du patrimoine judéo-arabe, longtemps répandue en Andalousie : le matrouz (ce qui est brodé, en darija), dont les textes sont chantés en arabe et en hébreu. L’esprit de partage, où les questions d’appartenance s’effacent, semble préservé…