Initialement prévu en avant-première le 21 septembre au Cinéma Colisée de Tunis, le film Muhammad, le messager de Dieu du réalisateur iranien Majid Majidi n’est finalement pas programmé en Tunisie. Sa distribution au Maroc est évoquée mais ne reste encore qu’une idée.

Affiche du film 'Muhammad, le messager de Dieu', un film iranien de Majid Majidi (2015). Avec 40 millions de dollars alloués, il s'agit du plus gros budget de production cinématographique iranienne.

Affiche du film ‘Muhammad, le messager de Dieu’, un film iranien de Majid Majidi (2015). Avec 40 millions de dollars alloués, il s’agit du plus gros budget de production cinématographique iranienne.

Muhammad, le messager de Dieu raconte la naissance et l’histoire de la vie du Prophète Mohamed, sans pour autant montrer son visage. Pourtant, l’idée de sa projection n’a pas plu aux mouvances islamistes en Tunisie. Le parti Courant de l’amour (Tayar Al Mahabba) a d’ores et déjà demandé son interdiction. Dans un communiqué publié le 13 septembre, le parti affirme qu’une autorisation a été accordée, « sans l’accord des théologiens musulmans ni compte tenu des graves conséquences qui découleraient de cette projection et dont on se passerait volontiers ». En plus de ces propos qui peuvent s’apparenter à des menaces, le parti a demandé au ministère de la Culture le retrait de cette autorisation. Il a également saisi le Mufti de la République pour faire interdire le film. Ne lésinant pas sur les moyens de pression, il a aussi annoncé des sit-in de protestation devant les salles de cinéma qui mettraient le film à l’affiche.

Une affaire politisée

A la suite de cette offensive, Mounira Ben Halima, directrice des arts audiovisuels auprès du ministère, s’est vue contrainte de jouer l’apaisement. Sur la radio tunisienne Mosaïque FM, elle a reconnu que le film faisait de facto l’objet d’une polémique sans fond : « Même si nous savons que la création et l’art n’ont pas de limites, il n’empêche que ce genre de films, qui causent des problèmes – et cela peut se comprendre – n’a pas obtenu d’autorisation ».

Contacté par nos soins, Lassaad Goubantini, distributeur en Tunisie de Muhammad, le messager de Dieu, nous a confirmé qu’il abandonnait l’idée de programmer le film dans le pays : « Nous préférons attendre pour le moment et voir l’évolution des choses. C’est inutile d’alimenter une polémique qui est partie de rien. La direction du ministère de la Culture a été catégorique en anticipant les choses. On juge qu’un film représente le Prophète, et des décideurs tranchent sur la question, alors qu’ils ne l’ont même  pas encore vu. On parle d’un film que personne n’a vu ! ». Le distributeur nous confie également que Tayar Al Mahabba continue à faire pression, notamment en envoyant ses membres faire de la « prévention » : « Deux barbus sont venus le 26 septembre en souhaitant rencontrer le directeur du cinéma, même si celui-ci avait été déjà annoncé que nous renoncions à la projection dans tout le pays. C’est pour cela que nous attendons de voir comment tout cela va évoluer. Le cinéma Colisée est une grande salle tunisienne qui jouit d’une importante notoriété culturelle. Nous n’aimerions donc pas qu’elle soit mêlée à ces calculs politiques ».

Face à la dimension politique que commence à prendre ce film en Tunisie, Lassaad Goubantini nous rappelle que ce n’est pas pour la première fois qu’un film international crée un tollé dans la région : « C’est comme le film Much Loved (de Nabil Ayouch, ndlr) qui a été interdit au Maroc, sans que personne n’ait vu sa version officielle, alors que nous avons réussi à  le programmer en Tunisie. Inversement, d’autres films ont été interdits ici et ont été diffusés au Maroc, comme Exodus (de Ridley Scott, ndlr) après que son réalisateur a trouvé un consensus avec le Centre cinématographique marocain (CCM). Après une première interdiction en Tunisie, nous avons essayé de diffuser la version censurée ayant eu le visa d’exploitation au Maroc, mais rien n’y a fait ».

Un film attendu au Maroc ?

Et si Muhammad, le messager de Dieu recevait un visa d’exploitation au Maroc ? Pour le moment, les diffuseurs nationaux de films étrangers comme Megarama ne le prévoient pas dans un futur proche, tant que le CCM n’a pas encore donné son avis. « Tout dépend du visa d’exploitation, nous affirme Jamal Mehyaoui, directeur de communication de Megarama Maroc. Nous sommes diffuseurs, nous ne formulons donc pas au CCM des demandes de visa d’exploitation. Nous n’avons pas encore abordé la question de projeter le film de Majid Majidi au Maroc, mais si le CCM lui accorde un visa et que nous jugeons qu’il aura son public, nous le diffuserons ».

De son côté, Lassaad Goubantini n’exclut pas la possibilité d’envisager une diffusion au Maroc : « Nous travaillons beaucoup sur la diffusion de films au Maroc, notamment à travers la Cinémathèque de Tanger, l’Institut français au Maroc ou d’autres relais. Nous avons déjà réussi à distribuer des films comme Fatima (de Philippe Faucon, ndlr), ou même des films d’animation… L’idée de proposer Muhammad, le messager de Dieu au CCM pour un visa d’exploitation n’est pas impossible ».

Pour l’instant, le CCM ne s’exprime pas sur la possibilité de projeter le film au Maroc. Les mois prochains nous le diront.