Ce qui devait arriver est finalement advenu : Abdelilah Benkirane a été déchargé par le roi de la mission qu’il lui avait confiée il y a plus de cinq mois de cela, celle de former un nouveau gouvernement. Benkirane cède ainsi son fauteuil à Saâdeddine El Othmani, son rival de toujours au sein du PJD. C’est une succession qui se joue, c’est l’heure du bilan pour Benkirane, celle des engagements pour El Othmani.

Rendons d’abord à César ce qui revient à César : les années Benkirane ont été utiles pour le Maroc. Il a su profiter de sa popularité pour faire adopter des lois a priori impopulaires. Par son charisme, il a aussi contribué à renforcer l’institution de chef de gouvernement. Par sa combativité, il a revigoré l’agora politique marocaine. En un mot, pendant cinq ans, il a crevé l’écran. Aujourd’hui, il quitte l’arène politique avec une popularité au zénith, presque invaincu, comme un boxeur battu aux points, mais qui a tenu bon et n’a rien cédé… De fait, Benkirane est un puncheur, un sanguin, capable de mobiliser et de vaincre mais, malheureusement pour lui, il n’a pas su temporiser, confondant compromis et compromission. Il a su gagner la guerre électorale mais n’a pas su gagner la paix issue des urnes. Il a su enflammer ses troupes et mystifier ses adversaires pour remporter la victoire, mais n’a pas su tendre la main aux vaincus et aux déçus. A l’image de son tempérament bouillonnant, les années Benkirane ont été celles d’un débat politique et d’une inquisition sociale plus virulents et âpres que jamais, qui ont pu contribuer à dresser les Marocains les uns contre les autres. Il convient désormais de pacifier ce débat politique et d’aider à policer le rapport à la différence. La tâche du futur « gouvernement de Sa Majesté » n’en serait que facilitée.

Benkirane quitte  l’arène politique presque invaincu, comme un boxeur battu aux points, mais qui a tenu bon

C’est pour cela que la nomination d’El Othmani en remplacement de Benkirane change complètement la donne. Car, au royaume chérifien, tout n’est souvent qu’une question de forme et parce qu’après tout, le style, c’est l’homme. Ainsi, pour peu qu’il se démarque de son prédécesseur, le nouveau chef du gouvernement aura toutes les chances de réussir là où l’ancien a échoué. A lui d’être inventif et de ne pas prendre d’engagement qu’il ne saurait tenir. A l’échelle du pays, à lui de constituer la dream team qui nous aidera à faire avancer nos concitoyens vers toujours plus de progrès et de développement. A l’échelle de son parti, à lui de trouver les mots pour calmer plutôt qu’attiser la colère de ses troupes. Qu’il aide à moraliser l’action politique sans porter de fatwa ! Qu’il combatte et dénonce sans jeter l’anathème ! Qu’il s’impose sans crier au martyre ! Qu’il commande sans prétendre suivre la voie de Dieu ! Il n’y a pas d’autre destin possible pour les leaders islamistes de ce monde : s’ils adhèrent de plein gré à l’idéal démocratique, ils doivent progressivement se dépouiller de tout référentiel religieux et se souvenir que la Constitution, lorsqu’elle est librement consentie, est à la fois le Coran de tout démocrate sincère et la Bible de tout contrat social.