Le PJD est donc le vainqueur du dernier scrutin législatif. Si l’on en croit certains commentateurs, il s’agit même d’un triomphe remporté contre vents et marées, au nez et à la barbe d’adversaires aussi déterminés qu’impuissants devant la machine électorale du parti islamiste. Cinq ans de gouvernement n’ont pas usé Abdelilah Benkirane et son parti, au contraire, ils les ont apparemment renforcés. Le PJD se permet même le luxe de gagner des voix et des députés. En fait, tout se passe comme si les islamistes avaient réussi à mettre au pas le tahakkoum qu’ils ont tant dénoncé pendant la campagne. Leur victoire serait-elle donc aussi la défaite du Makhzen ? Le PJD aurait-il été en mesure de museler l’Etat profond marocain ? Aurait-on basculé dans l’ère d’une monarchie impuissante face à un chef de gouvernement qui crève l’écran ?

L’enjeu n’est rien d’autre que de comprendre le réel rapport de force dans le champ politique marocain. Jusqu’à présent, il avait toujours semblé que le bicéphalisme de l’exécutif marocain profitait clairement à la monarchie, au détriment du Premier ministre. Mais Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement, tant par sa personnalité que par le poids de son parti, a peut-être réussi à faire pencher la balance de son côté.

« Un nouveau pouvoir a émergé au Maroc, un pouvoir capable de se maintenir et même d’élargir son pré carré »

C’est sur sa force qu’il convient désormais de s’interroger, et non plus seulement sur celle des adversaires qu’il se complait à dénoncer. C’est sa rhétorique qu’il faut décortiquer plutôt que celle qu’il raille régulièrement à la tribune parlementaire. C’est son double discours qu’il faut débusquer plutôt que celui, reconnaissable entre mille, d’un Makhzen aux gros sabots.

L’enjeu est là, aujourd’hui, pour les journalistes et chercheurs qui s’intéressent au champ politique marocain. Car il est facile de ressortir ses classiques, de John Waterbury à Rémi Leveau. Il est facile de rappeler l’omnipotence de Hassan II ou la docilité supposée de campagnes domestiquées, encore faut-il que ces lectures nous éclairent sur le temps présent et nous aident à comprendre les mutations en cours.

Ce qui est clair, c’est qu’un nouveau pouvoir a émergé au Maroc, un pouvoir capable de se maintenir et même d’élargir son pré carré. Ce pouvoir islamiste repose sur une idéologie, s’appuie sur des figures emblématiques, dispose de relais internationaux, contrôle une partie de l’appareil de l’Etat, montre une grande capacité organisationnelle… et continue de se présenter comme une victime d’un système qu’il grignote chaque jour un peu plus. C’est de bonne guerre et c’est la loi de la politique. Mais de grâce, nous, journalistes, chercheurs et observateurs de bonne volonté, ne donnons pas le bon Dieu sans confession à tous les prêcheurs et beaux parleurs qui promettent de soulager nos consciences. Apprenons à reconnaître le loup parmi les moutons, le fort parmi les faibles, cela nous évitera d’aboyer, impuissants, pendant que passe et repasse la caravane islamiste.