Malgré l’arrestation de Nasser Zefzafi et d’autres leaders du Hirak à Al Hoceïma, la colère populaire dans le Rif ne semble pas s’essouffler. Entre protestations quotidiennes et incarcérations à la chaîne, le mouvement s’étend à d’autres villes, prenant de court gouvernement et institutions.

Manifestation des femmes à Al Hoceïma, sous haute surveillance policière, 3 juin 2017 / Crédit photo : Youssef Boudlal / Reuters

Manifestation des femmes à Al Hoceïma, sous haute surveillance policière, 3 juin 2017 / Crédit photo : Youssef Boudlal (Reuters)

Le feuilleton judiciaire a commencé pour les détenus des manifestations du Rif. Transféré d’Al Hoceïma vers la métropole, le chef de file du Hirak, Nasser Zefzafi, a comparu devant la Chambre criminelle de la Cour d’appel de Casablanca samedi et lundi derniers. Il a été entendu avec six autres prévenus par le juge d’instruction, Abdelouahed Majidi. Au terme de l’audition, ce dernier a émis un mandat de dépôt contre Nasser Zefzafi et les six concernés, placés depuis lundi en détention préventive à la prison civile d’Oukacha. Pas moins de 300 avocats se sont portés volontaires pour défendre les prévenus, accusés entre autres d’« atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat », d’« actes de vandalisme », de « menace contre l’intégrité territoriale » et de « tentative d’homicide volontaire ».

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Communiqué du procureur du roi à la Cour d’appel de Casablanca, énumérant quelques chefs d’accusation dans le procès de Nasser Zefzafi, 4 juin 2017 / Source : @HirakNews

Nombre d’avocats ayant rencontré les détenus à Casablanca ont affirmé que le traitement de ces derniers par les autorités était correct, tandis que d’autres évoquent des sévices physiques et moraux pour lesquels une expertise médicale serait attendue. Quant à Nasser Zefzafi, il a confié à Abdessadek El Bouchtaoui, un des avocats de la défense, avoir subi coups et humiliations au moment de son arrestation le 29 mai dernier à Al Hoceïma.

Initialement, le meneur du Hirak était recherché depuis le 26 mai pour avoir interrompu le prêche d’un imam de la mosquée Mohamed V à Al Hoceïma. Ce dernier, en référence au mouvement social, avait qualifié de fitna (anarchie) « la désobéissance civile construite sur le mensonge et la falsification », ce qui avait provoqué l’ire de Zefzafi, le poussant à prendre la parole. Le soir même, le procureur du roi à Al Hoceima avait ordonné l’arrestation de Zefzafi, sur la base de l’article 221 du Code pénal, relatif à l’entrave volontaire de l’exercice de culte ou d’une cérémonie religieuse.

La contestation fait tache d’huile

Plusieurs ONG marocaines et étrangères réclament la libération de l’ensemble des détenus. Selon Amnesty International, « entre le 26 et le 31 mai 2017, les forces de sécurité ont appréhendé au moins 71 personnes en marge des manifestations à Al Hoceima et dans les villes voisines d’Imzouren et de Beni Bouayach » et « au moins 33 personnes comparaissent devant les tribunaux, inculpées par le procureur général du roi à Al Hoceïma ». De son côté, Reporters sans frontières (RSF) évoque des arrestations répétées dans les rangs des journalistes locaux ou étrangers dans la région. Entre temps, les manifestations de rue se poursuivent aussi dans d’autres villes dont Rabat, Casablanca, Meknès, Fès, Khouribga, El Jadida, Agadir et Marrakech, sous l’étroite surveillance des forces de l’ordre. Dans les capitales européennes, la diaspora rifaine a également manifesté son soutien au Hirak devant les représentations consulaires du Maroc.

Parti de revendications socio-économiques locales, suite à la mort de Mohcine Fikri le 28 octobre dernier, le mouvement a pris une envergure politique grandissante. La délégation gouvernementale dépêchée sur place a échoué à ouvrir un dialogue avec le noyau du Hirak, dont deux autres jeunes membres (Salima Ziani, dite Silya, et Nabil Ahamjik) ont été arrêtés lundi à Al Hoceïma.

Les politiques se réveillent

Alors que le gouvernement est pointé du doigt par les manifestants et la société civile pour sa passivité et son approche du tout-sécuritaire, les partis d’opposition (PAM et FGD) se sont prononcés tour à tour sur la situation dans le Rif : « La réponse aux revendications du Hirak ne doit pas se faire dans la répression (…) Il faut répondre à ces grandes attentes en combattant les corrompus », a ainsi déclaré la secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), Nabila Mounib, lors de sa participation à un rassemblement de soutien le 28 mai dernier à Casablanca.

Dans la même veine, Ilyas El Omari, secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM) et président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, a imputé la dégradation du climat social à l’ancien gouvernement, qui aurait pris plus d’un an et demi de retard dans la mise en œuvre des projets structurels liés à la régionalisation avancée. Dans une interview accordée à la chaîne britannique BBC le 4 juin dernier, le député a par ailleurs rappelé le cadre légal contraignant, relatif à la gestion locale des régions : « Il y a une loi organique (n° 111.14, votée en juillet 2015, ndlr) et la Constitution insiste sur la régionalisation, mais le gouvernement n’a toujours pas sorti les décrets d’application de cette loi (…) Nous, en tant que régions, n’existons que sur papier. Ces décrets, qui relèvent des prérogatives du gouvernement, doivent permettre le transfert des compétences et des pouvoirs. Jusqu’à maintenant, ni l’ancien ni l’actuel gouvernement ne les ont sortis ».

A l’instar d’autres acteurs politiques et institutionnels, le SG du PAM a proposé un dialogue national autour de la situation dans le Rif. De leur côté, des militants de la société civile (L’Initiative d’Al Hoceima) ont suggéré de se rendre à Al Hoceima pour exprimer leur solidarité avec la population de la région, désamorcer les tensions liées aux accusations de séparatisme et établir une médiation apaisée entre les autorités et le Hirak. Pour sa part, sorti de son mutisme lors d’une réunion lundi entre le gouvernement et les élus du conseil régional, Saâd Eddine El Othmani a minimisé la portée du mouvement. Il a en outre indiqué que les revendications de la population d’Al Hoceima seront satisfaites « dans la limite des moyens de l’Etat ». Une déclaration qui ne risque pas de calmer l’ire de la rue.