La sultane corsaire du Rif

Elle compte parmi les femmes les plus influentes de l’histoire du Maroc musulman. C’est d’ailleurs grâce à elle que la ville de Tétouan est devenue un bastion contre l’hégémonie ibérique au 16e siècle. Elle, c’est Sayyida al-Horra, surnommée également « la dame de fer du monde musulman ». Epopée d’une cheffe de guerre.


1492 Chute du dernier émirat musulman de Grenade

1493 Naissance de Sayyida al-Horra à Chefchaouen

1518 Accession au pouvoir de la gouverneure de Tétouan après le décès de son premier époux

1541 Mariage d’al-Horra avec le sultan Moulay Ahmed al-Wattassi et alliance avec les Wattassides dans le Rif

1542 Déposition de la sultane

1562 Décès à Chefchaouen


Fatima pour les uns, Aïcha pour les autres… Cinq siècles après son décès, les historiens ne parviennent toujours pas à déterminer le prénom de la gouvernante de Tétouan. Quoi qu’il en soit, tous s’accordent sur le fait que cette figure légendaire du Nord du Maroc était connue comme étant Sayyida al-Horra (« la dame libre » en arabe) ou La Honesta (l’honnête) dans les récits historiques espagnols. Le Maroc du 16e siècle retient d’elle sa stratégie militaire infaillible contre l’hégémonie ibérique dans le nord du pays, elle qui descendait des dernier souverains nasrides (1237 – 1492)(1) d’al-Andalus, d’où furent chassés ses aïeux au lendemain de la chute de Grenade. C’est ainsi que naquit en 1493 à Chefchaouen la princesse andalouse.

Une ascendance andalouse

Sayyida al-Horra sut gouverner la ville de Tétouan pendant trente ans, assurant constamment sa stabilité politique et sa prospérité économique. Issue de la lignée du dernier émir de Grenade, elle fut élevée dès sa tendre enfance dans le faste et la noblesse de la cour, s’initiant parallèlement aux intrigues et aux rouages du pouvoir. En effet, la fin du 15e siècle fut une période mouvementée de la vie politique des royaumes musulmans dans la région. Les Ottomans (1299 – 1923) étaient aux portes de l’Oriental marocain et les armées ibériques profitaient de cet affaiblissement pour conquérir les côtes méditerranéenne et atlantique du pays. C’est à cette période qu’ils réussirent, entre autres, leur intrusion en 1415 à Ceuta et en 1497 à Melilla. A l’intérieur des terres, le pouvoir mérinide (1248 – 1465) ne tarda pas à céder à la puissance de frappe de ses successeurs, les Wattassides (1472 – 1554).


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Amine et Boabdil, gravure sur acier de H. Robinson, d’après P. F. Stephanoff, 1841.


Faute de réussir une unification du territoire, la nouvelle dynastie régnante fut peu à peu laminée par l’éclosion de régions autonomes constituées de principautés, dont le premier noyau du royaume saâdien (1509 – 1660) au sud du Maroc. Chefchaouen fut érigée dans ce contexte d’instabilité générale en 1471. Le bâtisseur et premier gouverneur de la ville n’était autre que le père de Sayyida al-Horra, Ali ibn Rachid Alami, qui s’y était établi après l’affaiblissement de l’émirat de Grenade. D’autres sources biographiques évoquent une filiation de Sayyida al-Horra avec Moulay Abd Essalam Ibn Mashish Al Alami (1162 – 1227), saint de Ghomâra, montagne du Rif occidental(2).

C’est dans la ville de Chefchaouen que grandit donc la jeune princesse nasride. Catholique originaire de la région de Cadix, sa mère, Zahra Fernandez, avait rencontré et épousé Ali ibn Rachid Alami à Grenade. Par la suite, elle fut convertie à l’islam avec son frère, Martin Fernandez, devenu Ali Fernando. Al-Horra baigna ainsi dans une diversité culturelle qui lui permit notamment de maîtriser l’arabe et l’espagnol, tout en recevant ses enseignements de précepteurs de renom. En plus de cette éducation éclectique, elle fut initiée à l’art de la gouvernance dès l’âge de 18 ans.

Une jeunesse guerrière

En 1510, l’union d’al-Horra avec Mohamed al-Mandari II, sultan de Tétouan, ouvrit à celle-ci la porte de la participation directe à la vie publique, ainsi qu’à la gestion des opérations contre les armées portugaise et espagnole. Son époux était le neveu de l’impitoyable chef de guerre nasride Abou al-Hassan Ali al-Mandari de Grenade (1464 – 1484), connu pour sa fermeté contre les Castillans.

Après la chute de sa royauté, Ali al-Mandari élut domicile à Martil, avant de s’installer près de Tétouan. Mohamed al-Mandari II hérita de la rancœur de son oncle, contraint de quitter Grenade pendant la Reconquista (1212 – 1492). Dans son entreprise belliqueuse, le sultan comptait sur Sayyida al-Horra, mue elle aussi par l’amertume de la chute d’al-Andalus, pour ériger Tétouan en une ville-Etat enviée et redoutée par les Ibériques.

Son efficacité sur le terrain de guerre fut telle qu’al-Horra gagna rapidement la confiance de son époux, qui lui délégua vers 1512 l’administration militaire de son règne. Sayyida al-Horra se montra tellement intraitable avec ses ennemis qu’Afonso De Noronha, gouverneur portugais de Ceuta, se plaignit à maintes reprises de son goût immodéré pour l’usage de la force. Ce caractère se confirma davantage après le décès de Mohamed al-Mandari II en 1518 et son accession totale au pouvoir.

Une fois qu’elle prit les rênes de la ville, la nouvelle gouverneure de Tétouan devint également cheffe de la piraterie dans le nord-ouest du Maroc. Elle inscrivit cette pratique dans la continuité de sa guerre contre les troupes ibériques, allant jusqu’à construire au cœur du port de Tétouan toute une unité industrielle à cet effet. Elle y fit ainsi bâtir et réparer les navires de guerre, monta une flotte imposante et ordonna à ses marins d’avancer le plus loin possible en Méditerranée, afin de repousser les envahisseurs depuis la haute mer. L’objectif de ces virées maritimes était également de s’emparer de la cargaison des flottilles ennemies et de constituer des otages à échanger contre des rançons importantes. Grâce à ce butin de guerre considérable, l’argent public coulait à flots, faisant de Tétouan l’une des régions les plus riches du pays.

L’élue des corsaires

La même année, la sultane rifaine se lia d’amitié avec des corsaires ottomans, dont Kheir ad-Din, dit Barberousse, fondateur du royaume d’Alger en 1515. Ce rapprochement valut d’ailleurs à al-Horra le surnom de « Barberoussa Tetouania » de l’autre côté de la Méditerranée. Marquée par les récits de la reddition de Grenade et impressionnée par l’efficacité du pirate algérois contre l’armée de Castille, al-Horra s’associa à ce dernier pour mener des expéditions punitives contre les Ibères. L’accord entre les deux flibustiers nord-africains ouvrait à Kheir ad-Din un champ de manœuvre dans l’est de la Méditerranée, tandis que la gouverneure de Tétouan contrôlait la côte ouest.


Barbe

Marquée par les récits de la reddition de Grenade et impressionnée par l’efficacité du pirate algérois contre l’armée de Castille, al-Horra s’associa à Barberousse pour mener des expéditions punitives contre les Ibères.


Les deux chefs pirates s’avérèrent de redoutables associés en affaires. Al-Horra négociait la libération des otages, ce qui aiguisa son sens de la négociation et fit d’elle une interlocutrice incontournable pour les deux puissances étrangères. Profitant de sa position de force, elle poussa les représentants des deux royaumes ibériques à signer des accords bilatéraux, bénéficiant encore une fois à l’enrichissement de Tétouan et de sa région.

Une fois qu’elle prit les rênes de la ville, la nouvelle gouverneure de Tétouan devint également cheffe de la piraterie dans le nord-ouest du Maroc

Quant à Barberousse, il mourut la même année au combat, lors d’une bataille contre les troupes espagnoles à Tlemcen. Kheir ad-Din demeura longtemps dans les mémoires pour avoir notamment contribué à escorter les musulmans d’Al-Andalus vers l’Afrique du Nord pendant l’effritement de leurs royautés ibériques musulmanes.

Liaisons périlleuses

Consciente que la piraterie ne pouvait être à elle seule un modèle économique pérenne, Sayyida al-Horra approcha les sphères royales des Wattassides, qui contrôlaient la région s’étendant de l’Oum er-Rabi‘ au Sud à la Moulouya à l’Est. Afin de gagner leur soutien, elle alla jusqu’à accepter d’épouser en 1541 le sultan Moulay Ahmed al-Wattassi (1526 – 1549). L’union était purement politique, permettant à al-Horra de jouir de la reconnaissance du pouvoir central à Fès.


 

Boabdil1

Né à Grenade en 1459, Boabdil prit le pouvoir de l’émirat nasride en 1482. Il fut le dernier émir musulman avant la chute des royautés andalouses, après sept siècles de domination arabo-mauresque.


Mais contrairement aux coutumes, c’est le futur époux qui se déplaça pour le mariage. Le fait d’imposer au sultan ce périple était un message de la gouvernante de la cité, traduisant son intention de maintenir son règne sur la ville. Dans son ouvrage Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui, la chercheuse Osire Glacier rappelle qu’il s’agit là d’un épisode inédit : « Pour la première fois dans l’histoire politique marocaine, la cérémonie d’un mariage royal a lieu à Tétouan et non dans la capitale, Fès. De plus, la mariée réside toujours à Tétouan et y exerce le pouvoir ».

Derrière cette alliance, al-Horra cherchait également un appui politique à sa lutte contre l’armée ibérique. Le sultan Moulay Ahmed s’accommoda de la situation. N’était-il pas lui aussi à la recherche d’un soutien pour contrer l’expansion saâdienne au sud du Maroc, ou du moins pour consolider son pouvoir dans le nord ? Au nom du salut d’une souveraineté chancelante, al-Horra bénéficia des pleins pouvoirs politiques et militaires, les Wattassides lui déléguant la gestion de tout l’ouest du Rif.

« Depuis le mariage [de Sayyida al-Horra], les uns la considèrent comme une représentante du pouvoir central, pendant que les autres n’ont jamais accepté d’être gouvernés par une femme »

Cette situation ne dura pas plus d’une année. En 1542, Sayyida al-Horra fut destituée dans des circonstances peu documentées par les historiens. Sa déposition aurait été orchestrée par son beau-fils, qui l’aurait également dépouillée de tous ses biens. D’autres considèrent qu’il s’agissait d’un complot ourdi par plusieurs membres de sa famille, dont son frère. Et Osire Glacier de soulever l’ambivalence des hommes face à ce règne au féminin : « Depuis le mariage [de Sayyida al-Horra], les uns la considèrent comme une représentante du pouvoir central, pendant que les autres n’ont jamais accepté d’être gouvernés par une femme. Certains capitaines, corsaires et officiers militaires sont dans une situation schizophrène : d’un côté, ils livrent des batailles féroces ou affrontent la haute mer sans ciller, et de l’autre, ils tremblent devant l’autorité d’une femme ».

Sayyida al-Horra avait peut-être mal calculé son rapprochement avec les Wattassides. Néanmoins, la gouverneure de Tétouan n’avait guère le choix dans une région cernée par l’Espagne sur la côte méditerranéenne et par les Ottomans mais également les Wattassides à l’intérieur des terres. Après avoir longtemps lutté contre les Mérinides (1248 - 1465) pour arriver enfin au pouvoir, les Wattassides durent faire face à l’expansion des Saâdiens (1509 - 1660). Ces derniers permirent finalement l’unification du Maroc. Pendant ce temps, Sayyida al-Horra retourna dans sa ville natale, Chefchaouen, où elle rendit l’âme en 1562. Sa tombe, sise dans la zaouïa Raïssouniya(3), demeure à ce jour un lieu de pèlerinage pour les femmes.


(1) La dynastie nasride, fondée par Mohammed ben Nasar en 1237, fut la dernière royauté musulmane d’al-Andalus. Grenade fut son ultime bastion avant sa chute en 1492.
(2) Une femme dans l’histoire : Sitt Al-Hurra, reine de Tétouan, Mouna Hachim, L’Economiste, édition du 2 mars 2010.
(3) Confrérie religieuse active dans les régions de Chefchaouen et de Tétouan. Elle a été fondée par Sidi M’Hamed Ben Ali Ibn Risun, au lendemain de la Bataille d’Oued al-Makhazine (4 août 1578) dont il fut l’un des héros. A sa mort en 1609, le saint fut inhumé au cœur de la zaouïa.