Après avoir mixé un appel à la prière dans une discothèque de Hammamet (nord-est de la Tunisie), un DJ britannique a été condamné à un an de prison ferme. Quant au gérant du club où se sont déroulés les faits, il a finalement été acquitté. Il nous livre ses explications en exclusivité.

Le DJ britannique Dax J

Le DJ britannique Dax J / DR.

A l’occasion de l’Orbit Festival, tenu à Hammamet du vendredi 31 mars au 1e avril, le DJ britannique Dax J s’était produit au club El Guitoune. Au cours de sa session, l’artiste avait joué un morceau reprenant un appel à la prière. Dans un entretien exclusif avec Dîn wa Dunia, Sofiane Elguitoune, gérant de la boîte, confirme ne pas avoir assisté à la scène : « Je surveillais l’entrée du club à ce moment-là. Ce n’est que le dimanche que mes amis m’ont rapporté cet épisode, le passage en question aurait duré moins d’une minute. On avait demandé au musicien de changer de morceau et la soirée s’est poursuivie sans aucun incident ».

Un an de prison par contumace

Par décision de justice à Hammamet, le club El Guitoune a été momentanément fermé, pendant que son gérant a été placé lundi en garde à vue, pour « atteinte aux bonnes mœurs et outrage public à la pudeur ». Pourtant, Sofiane E. nous affirme ne pas être intervenu pour programmer le DJ incriminé dans son club : « Je ne connais pas Dax J, je n’ai fait que l’accueillir dans le cadre d’un festival qui avait choisi El Guitoune comme lieu de concert. Je tiens un club, qui, à l’origine, n’invite que des artistes de hip-hop et moi-même je n’aime pas la musique électro ».

Sofiane Elguitoune, gérant du club El Guitoune / DR.

Sofiane Elguitoune, gérant du club El Guitoune / DR.

Selon le gérant, Dax J, comme prévu dans son planning, avait quitté la Tunisie le lendemain de sa prestation, soit avant l’éclatement de l’affaire. Entre temps, l’extrait du concert en question a largement circulé sur les réseaux sociaux, provoquant l’ire de quelques internautes qui ont crié au blasphème. Le musicien a aussitôt présenté ses excuses sur la page officielle de l’événement, affirmant ne pas avoir eu l’intention d’offenser son public mais cherchant plutôt à transmettre un message de paix.

 

Après avoir reçu des menaces de mort via internet, l’artiste a fini par suspendre sa présence sur les réseaux sociaux, avant de réactiver hier ses comptes officiels. Mais à Hammamet, le verdict est déjà tombé, le condamnant par contumace à un an de prison ferme et le dissuadant ainsi de revenir en Tunisie.

 

Une politisation de l’affaire ?

Mehdi Haouas, journaliste à la radio tunisienne Shems FM et ami de Sofiane Elguitoune, soutient que ce n’est pas la première fois qu’un appel à la prière est mixé à de la musique. Contacté par nos soins, il n’exclut pas un lien entre l’approche des échéances électorales en Tunisie et l’éventuelle récupération politique de cette affaire : « Les municipales sont attendues le 17 décembre prochain. A l’approche d’un scrutin, le climat est souvent plus tendu que d’habitude. Peut-être qu’il y a eu une orchestration ayant poussé à un tel enchaînement ».

Kapitalis n’éloigne pas non plus cette hypothèse. Le site tunisien d’information a ainsi rappelé hier que « l’avocate islamiste Ghofrane Hajaiej, qui avait défendu en 2015 Slim Bouhouch, alors présenté comme le chef de la Katibat Abou Meriem[1], a été satisfaite par ce verdict, car, a-t-elle dit, « la religion est une ligne rouge ». Me Hajaiej, qui est proche du mouvement islamiste Wafa, présidé par Me Abderraouf Ayadi, a aussi appelé à « ouvrir le dossier des night-clubs où se vend de la drogue et où des mineures sont recrutées pour vendre leur corps avec la complicité de certains policiers qui se nourrissent de ce commerce » ».

Une parenthèse fermée

Maintenant que le club El Guitoune reprend ses activités, son gérant préfère laisser cet incident derrière-lui : « Il n’y a pas eu de grosse histoire. J’ai été acquitté et le club a été tiré d’affaire, parce que le juge et les personnes qui me connaissent savent très bien que je n’ai aucune responsabilité là-dedans et que je suis attaché à ma religion. Par ailleurs, El Guitoune est un club estival et nous n’ouvrons au cours de l’année que pour des événements occasionnels. Le prochain est d’ailleurs prévu le 15 avril. Depuis son ouverture en 2003, nous n’avons jamais décidé d’une fermeture quelconque, même en temps d’attentats. Nous créons un espace convivial où les jeunes viennent se retrouver, en espérant contribuer à faire revenir les touristes dans notre pays ». Sofiane Elguitoune considère qu’il s’agit d’une parenthèse close : « Depuis le Printemps arabe, tout ce qui se passe en Tunisie fait du bruit. Aujourd’hui c’était El Guitoune, demain ce sera autre chose ».

[1] Cellule terroriste démantelée en février 2015 à Hammamet